La science de la passion est-elle une illusion ?

Avis sur Avril et le Monde truqué

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Le cinéma français joue aux montagnes russes avec moi, vous savez. J'étais sorti assez déçu de L'Hermine, dernière expression d'une pose semi-critique et de sentiments inaboutis typiques de la nouvelle garde, dont les 350 000 entrées de la première semaine l'ont érigé en petit succès.

Avril et le Monde Truqué, cela sortait la semaine précédente, dans une indifférence médiatique et promotionnelle polie, alors que les productions ambitieuses ont beaucoup de mal à se monter. L'uchronie à la Watchmen est pourtant savoureuse, au carrefour évident du steampunk, de l'univers de Jules Verne, de l'art nouveau, du pulp, avec un soupçon de Château Ambulant Miyazakesque, voire de A la Poursuite de Demain dans l'argument de la réunion des esprits scientifiques.

Cette abondance de références ou de clins d'oeil aurait pu virer au trop plein, mais l'univers développé fourmille de petites touches uniques et de trouvailles visuelles qui raviront l'oeil. La direction artistique ne trahit à aucun moment le trait rond de Tardi et ses visages si caractéristiques. L'animation, elle, est au diapason.

Le Paris décrit dans l'uchronie est dominé par le fer et la suie du charbon et de la houille que l'on exploite alors que Napoléon III meurt la veille de la guerre de 1870. Conflit lié à l'énergie , disparition de savants et science tout aussi hésitante que malhabile, il n'en faut pas plus au scénario pour se déployer et précipiter ses héros dans une drôle d'échappée rétro attachante, sur un fond Big Brother de surveillance tous azimut, de statue maousse en guise de laboratoire secret et de Tours Eiffel jumelles.

De dirigeables métalliques en téléphérique Paris / Berlin, de base sous-marine bretonne en forêt luxuriante, le folklore est aussi diversifié que cohérent parce qu'il est traversé par l'amour du matériau et du projet, autant que par l'amour de ses protagonistes mis en perspective dans les trois couples formés qui en sont à des étapes charnières distinctes de leur vie. Naissance et déni, affrontant des discordes ou en rupture consommée, le sentiment qui irrigue Avril et le Monde Truqué permet de porter la réflexion sur l'appréhension de certains idéaux : beaux et au seuil de la chimère pour la femme, bassement terre à terre et permettant l'exercice du pouvoir pour l'homme. On ne s'attendait pas au traitement de telles thématiques derrière les fioles, les réactifs et les éprouvettes, prouvant que cette douce Avril se révèle d'une sacrée richesse au delà de son aspect visuel lêché et de son message écologique sur la place de l'homme et son utilisation de la technique.

Excitant, beau et riche, Avril et le Monde Truqué, c'est le cinéma français que je voudrais voir toutes les semaines sur l'écran de ma salle de cinéma. Où l'ambition le dispute à la création, où l'on s'affranchit des codes et des formules toutes faites. Avril est un trésor aux accents rétro, un ravissement élégant et éclectique qu'il serait très bête de laisser passer, tant la pincée de phosphore pour s'aimer plus fort est magique, tant le sulfure ne peut qu'être le moteur de folles aventures.

Behind_the_Mask, qui farfouille dans sa malette de petit chimiste.

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