Symphonie Picturale

Avis sur Baby Driver

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La musique est tout. La musique porte en elle un véritable infini, elle est un visage, elle est une action, elle est une démarche, elle est une humeur. La musique ouvre des milliards d’univers remplis de formes et de couleurs, la musique est le moyen de faire exister chaque chose : aujourd’hui Dieu-même existerait-il sans les chants des Eglises, sans les compositions de Bach en son honneur ? « Quand la musique même est impuissante à nous sauver, un poignard brille dans nos yeux ; plus rien ne nous soutient, si ce n'est la fascination du crime. » avait écrit le grand mélomane Emil Cioran. Cette phrase résume parfaitement le film Baby Driver d’Edgar Wright, un essai sur notre rapport à la musique, une ode à la mélodie comme le plus puissant humanisme. Baby Driver embrasse pleinement la musique et confectionne en elle un film grandiose, et, dans le premier sens du terme, virtuose.

Pour son nouveau long-métrage, le réalisateur maître du visuel fournit une impressionnante réflexion sur la musique-même, sur son rapport à l’image, et sur sa dimension salvatrice et vectrice d’actions. Le personnage principal, Baby, est torturé par un acouphène et se voit obligé dès lors d’écouter en permanence de la musique. Personnellement – car je crois que pour comprendre mon amour assez démesuré pour ce film il faut que je parle très légèrement de moi-même – je souffre aussi d’un acouphène dans l’oreille droite qui est certes bien moins fort et dérangeant que celui du jeune protagoniste mais assez perturbant pour provoquer une véritable peur du silence. Ce silence qui faisait la force nihiliste du film éponyme de Scorsese est ici un ennemi redoutable au film et au personnage qui ne peut agir dans le mutisme abyssale. Lorsqu’un bruit permanent occupe sans cesse les neurones, se concentrer pour produire des images qui émanent d’ailleurs que cette note souvent stridente et continue est quasiment impossible – voilà pourquoi je ne peux écrire sans musique car les bruits discrets d’un ordinateur ne font qu’accentuer ma torture, voilà pourquoi Baby ne peut s’attarder sur le brouhaha métallique d’une voiture et qu’il a besoin pour ressentir le véhicule d’une guitare électrique, d’une batterie, d’une voix, d’une âme symphonique qui fait se mouvoir l’objet. Dès lors on se retrouve avec une bande originale qui fait presque la durée du film – les silences n’étant induits que lorsque que des personnages retirent les écouteurs-perfusions des tympans de Baby – et le mariage entre les actions et les notes est total.

La scène d’ouverture donne immédiatement ce ton. Grand hommage à Drive de Nicolas Winding Refn, le début du film se démarque néanmoins du sérieux de son professeur pour offrir très vite le play-back de Baby qui, en attendant le retour des braqueurs, vit entièrement le morceau Bellbottoms de The Jon Spencer Blues Explosion. Le son semble parfaitement choisi car multipliant les rythmes, les instruments, et enchaînant les pauses et accélérations il se marie à merveille avec cette épique course-poursuite inaugurale. Edgar Wright fait preuve ici d’un talent inestimable de l’écriture, de la mise en scène et du rythme pour qu’une séquence d’action – déjà exaltante au possible par une gestion parfaite des plans et du montage – se transforme en une musique même. La différence entre l’image et le son dans ce film tend à se dissoudre car très vite l’un ne peut plus vivre sans l’autre et l’un nourrit la grandeur de l’autre. On est bien loin des bandes originales recelant certes de morceaux d’anthologie mais là pour combler un visuel plus pauvre de Suicide Squad ou Des gardiens de la galaxie. Dans Baby Driver tout est en rythme, tout est une symphonie, les bruits domestiques, un portière qui se claque, une tasse se posant sur une table, une arme se rechargeant, dansent avec les notes de chacun des morceaux.

Par là-même, Baby Driver fait de la musique une véritable matière. Mais ce ne sont plus les atomes qui la rendent palpable mais les larmes, les sourires, les gestes, les lèvres chantant muettement. C’est au travers du père adoptif de Baby, Joseph, un homme sourd-muet, qu’Edgar Wright montre que la musique peut devenir un divertissement pour tout le monde comme ses images terriblement généreuses. Joseph devine les sons à regarder Baby danser, Baby touche la musique en posant sa main sur les enceintes vibrantes d’une voiture. Ainsi, Baby Driver n’est pas un « simple divertissement », c’est le divertissement universel. La musique s’harmonise si parfaitement avec les images que celui qui ne peut entendre, écoute ou celui qui ne peut voir, regarde.

Edgar Wright est un réalisateur qui a toujours aimé mélanger les choses comme le prouve son second long-métrage, Shaun of the Dead, l’alliance improbable de l’apocalypse zombi et de l’humour anglais, ou Scott Pilgrim vs the world qui transposait avec brio l’univers du jeu vidéo à celui du cinéma pour un résultat réussi sans dénaturer aucun des deux médias. Ici il réussit l’impossible en ne faisant qu’un du son et de l’image de manière parfaite, en faisant un divertissement extrêmement jouissif teinté souvent d’un humour véritablement efficace, greffant ensembles des hommages aussi bien musicaux que cinématographiques pour la formation d’une œuvre débordante d’amour et d’audace. La musique construit l’humain, la musique fait des personnages des êtres doux, la musique est le don du réalisateur à son film, qui lui-même est un don au public. Et je terminerai sur cette phrase d’Arthur Schopenhauer « Nous devons reconnaître dans la musique une signification plus générale et plus profonde, en rapport avec l’essence du monde et notre propre essence. » expliquant l’exaltation qui s’épanouie de ce nouveau chef-d’œuvre orchestral du cinéma destiné à tous.

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