Portraits croisés sur l'exil et la prostitution

On plonge dans Bangkok Nites comme les protagonistes du film plongent dans la nuit de la capitale thaïlandaise. En suivant le parcours de quelques âmes errantes, une cohorte essentiellement constituée de prostituées et de leurs clients exclusivement japonais, on découvre de l'intérieur la vie dans les quartiers rouges de la grande ville avant de s'éloigner dans l'arrière pays, dans un second temps, comme un retour aux sources à la frontière avec le Laos. La terre y est déchirée par les trous d'obus du siècle dernier, et la jungle peuplée de fantômes du passé. La dernière heure, comme le dernier de trois actes, opèrera une sorte de synthèse opposant le "paradis" de la capitale, avec tout ce qu'elle compte de marchandisations et de crises existentielles, et la misère rurale où les cicatrices du passé, liées à la guerre et à la colonisation, refont sans cesse surface.


Le premier plan pourrait en rappeler un autre, celui du bouleversant Yi Yi d'Edward Yang : un personnage filmé à travers son reflet dans une vitre, avec la ville dans son activité nocturne en toile de fond. On y aperçoit la protagoniste, Luck, alors qu'elle laisse échapper un "Bangkok… Shit!" très expressif : venue ici dans l'espoir d'amasser un pécule significatif (initialement pour aider sa famille restée à la campagne), elle personnifie une sorte de duel avec la ville qui durera près de trois heures.


Si Bangkok Nites se concentre dans un premier temps sur les activités mouvementées d'un bordel, il évite étonnamment l'outrance et la sur-signification. Aucune nudité, aucune position dégradante (en tous cas, pas explicitée comme telle) filmée de face. Katsuya Tomita semble plutôt s'intéresser dans cette partie au groupe de filles travaillant là, il les filme souvent ensemble lorsqu'elles attendent de nouveaux clients, dans cette pièce éclairée de néons flashy qui font penser à une boîte remplie de poupées. La violence des échanges humains traîne bien évidemment par-là, mais ce n'est pas le point focal du film qui se dirige plutôt vers un portrait de la société contemporaine, comme résultat direct de son passé. La guerre, avec la présence des armées françaises et américaines dans la région, ainsi que les relents de colonisation japonaise, prendront une importance capitale dans ce tableau.


C'est une drôle de dérive, car si l'on part de la prostitution sans jamais vraiment quitter son univers, le film ne s'en servira que comme une toile de fond filmée avec une pudeur et une retenue éloquentes. Non pas que Bangkok Nites soit parfait dans sa mise en œuvre : on pourrait par exemple lui reprocher une certaine incapacité à distiller efficacement son discours dans ces trois heures, rendant certains passages un peu trop longs. Mais les portraits qu'il dessine, de manière frontale comme le duo de personnages Luck / Ozawa (Subenja Pongkorn, une prostituée qui travaille réellement dans le bordel pour touristes japonais, et le réalisateur Katsuya Tomita lui-même dans un rôle qui prendrait ainsi presque des accents autobiographiques) ou de manière plus détournée, avec les différente trajectoires à la dimension allégorique (les allers-retours des Japonais en quête de sens, l'instinct de survie des jeunes issues des régions rurales), sont une vraie réussite. Bangkok Nites brille par son ton, pur, dénué de complaisance sans pour autant s'inscrire dans le jugement, et par ses trajectoires en pointillés, sans point final. Les deux protagonistes, le Japonais et la Thaïlandaise, offrent deux portraits de choix qui s'assembleront peu à peu, dans toutes leurs aspérités, pour former une peinture de l'exil d'une sensibilité délicate et émouvante.


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Morrinson
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le 7 févr. 2018

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