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Blade Runner 2049 par JanSeddon

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Il est enfin là le grand film mystère de cette année, le long métrage que les festivals ont en vain tenté de s’arracher, le « blockbuster » dont la production ultra-secrète avait visiblement moins pour but de cacher les tenants et les aboutissements de son script qu’à surexciter la population cinéphile en la persuadant qu’elle allait avoir affaire au PARRAIN 2 de la S.F. (dixit le journal « Première ») avant la toute première projection officielle. Le manège est très rodé et bien connu mais tout le monde tombe encore dans le panneau : il y a d’abord les quelques « tweets » exagérément enthousiastes des privilégiés qui ont été invités aux projections « privées » (des spectateurs sélectionnés parmi les meilleurs des meilleurs, « of course »), puis viennent les critiques en extase prédisant moultes oscars et récompenses, et enfin arrivent les avis des « déjà convaincus » qui ressortent des toutes premières séances avec les larmes aux yeux, incapables du moindre recul ou de la moindre modération puisqu’une aussi longue attente frénétique ne saurait déboucher sur une déception immédiatement perçue comme telle. La phase de déni durera probablement quelques semaines, jusqu’à la Cérémonie des Oscars, date butoir après laquelle les quelques visions post-apocalyptiques de BLADE RUNNER 2049 s’évanouiront de nos mémoires alors que celles du premier BLADE RUNNER, infiniment plus évocatrices et profondes, y sont toujours gravées trente-cinq ans plus tard.

Ne tournons pas autour du pot : BLADE RUNNER 2049 est une abjection, un contre-sens, une trahison, une résurrection morbide et mortifère d’un univers cinématographique qui a hanté – et continue encore de hanter – tout un pan de la culture science-fictionnelle, du roman graphique au jeu vidéo, du manga au cinéma. Mais c’est probablement le mauvais film le plus cinématographiquement époustouflant jamais fait à ce jour. Certains verront là l’excuse idéale pour dédouaner le long métrage de Denis Villeneuve de ses égarements, voire de l’insulte que représente sa simple existence. D’autres seront plus écœurés encore de voir tant de moyens, tant de savoir-faire, tant de précision, tant de travail, tant de dévouement mis au service d’un scénario aussi stupide et d’une direction artistique, certes absolument monumentale et cohérente, mais désespérément lisse, vide et éloignée de celle, grouillante, poisseuse et oppressante, du BLADE RUNNER de Ridley Scott. Oui, cent fois oui : Roger Deakins mérite ce fichu oscar du meilleur chef opérateur qu’il n’a jamais reçu ! Oui, quelques-uns des jeux de lumière qu’il a orchestré sur ce projet sont de très, très loin les plus beaux de sa carrière, et il n’y a probablement qu’une petite dizaine de longs métrages sortis depuis l’an 2000 qui peuvent se targuer d’avoir une photographie aussi littéralement sidérante, à un tel point que cela relève occasionnellement de l’hypnotisme.

Pour ses images, ainsi que pour l’application des équipes techniques qui se sont échinés sur son tournage, BLADE RUNNER 2049 vaut largement le prix du ticket d’admission. Mais c’est bien l’unique raison qui justifie le visionnage de ce film sur grand écran – voire son visionnage tout court.

Il me faut être honnête toutefois : je suis dans l’incapacité d’aborder objectivement – même si je vais tenter de le faire vaille-que-vaille – ce qui est certes accessoirement le dernier film de Denis Villeneuve, un réalisateur contre lequel je n’ai pas de grief particulier et qu’il m’est arrivé de soutenir ardemment, mais avant tout la suite du BLADE RUNNER de Ridley Scott, un chef d’œuvre futuriste qui m’a d’abord désarçonné mais que j’ai fini par apprivoiser au fil des revisionnages, au point d’en être désormais « amoureux » et de le connaître par cœur à la sonorité près. Si je devais ne choisir que cinq films à garder précieusement sur une île déserte, BLADE RUNNER ferait sans hésiter partie de cette liste. Aussi c’est avec un mélange de scepticisme et de trépidations enthousiastes que je suis entré dans la salle, aussi prêt à en découdre farouchement qu’à me laisser embarquer pour une nouvelle errance hallucinée à travers ce monde initialement imaginé par Philip K. Dick dans son roman DO ANDROIDS DREAM OF ELECTRIC SHEEPS ?.

Mais si je ne peux lui retirer ses qualités – que dis-je ! ses prouesses formelles, étourdissantes en l’état mais qui le sont bien davantage lorsque l’on prend la peine de se remémorer la pauvreté d’une très large partie des grosses productions hollywoodiennes de ces trente dernières années - BLADE RUNNER 2049, à mes yeux, est à BLADE RUNNER ce que CREED est à la saga ROCKY : une contradiction issue de la profonde incompréhension de ses auteurs du chef-d’œuvre auquel ils font mine d’élaborer une extension, un prolongement indépendant, alors qu’ils sont en réalité incapables de mettre en scène autre chose qu’un « copycat » grossier, dénaturé et inconsistant qui s’accroche si religieusement à ce gigantesque modèle vénéré qu’il finit logiquement par agoniser sous son poids.

Ce que le CREED de Ryan Coogler mettait en évidence, c’est qu’un long métrage lié à un autre, que ce soit sous la forme d’un « remake », d’une suite ou d’un « prequel » plus ou moins tardif, demeure résolument un ouvrage de son époque : les aspirations, les angoisses, les questionnements et les modes que suivent ses instigateurs et qui l’infusent donc sont ceux du moment où il est fabriqué et non pas ceux du moment qu’il essaye de reproduire. Parce qu’il a été réalisé en 2015, CREED ne pouvait être autre chose qu’un long métrage générationnel avec son héros à l’image de son public, c’est-à-dire nostalgique et complexé par ces temps passés glorieux qu’il n’a pas connu et qu’il souhaiterait « vivre » en les reconvoquant artificiellement. CREED est un film générationnel alors que ROCKY est un film universel. Et il en va de même pour BLADE RUNNER 2049.

Pourtant le film de Ridley Scott est fortement ancré dans son époque, les inspirations multiples visibles dans sa direction artistique en sont une preuve irréfutable. Mais si le film était formellement une œuvre de S.F. qui ne pouvait avoir été conçu qu’à ce tournant artistique qu’a été le passage des années 1970 aux années 1980, cet esthétisme « daté » (et non pas « ringard » ou « dépassé ») était au service d’une interrogation philosophique dense et à même de toucher tout le monde, que ce soit le public des années 1990 ou le public d’aujourd’hui. BLADE RUNNER 2049 est une œuvre générationnelle puisqu’elle s’inscrit quant à elle dans ce grand mouvement artistique sinistre qui vise à ne plus élaborer de nouvelles mythologies fédératrices pour se contenter de reconvoquer sporadiquement le spectre des mythologies préexistantes.

De fait, BLADE RUNNER 2049 est sans âme, ce qui est d’autant plus paradoxal et problématique que la présence de l’âme dans un corps est l’unique questionnement que retient cette suite de la foultitude d’interrogations que soulevait alors le premier film. Si l’enquête du premier BLADE RUNNER était un prétexte narratif secondaire avant tout destiné à révéler aux personnages des problématiques et des découvertes autrement plus personnelles et intimes parmi lesquelles se trouvait en arrière-plan la question de ce qui fonde la nature humaine (qu’est-ce qui différencie l’homme de l’androïde ?), celle au cœur de BLADE RUNNER 2049 ne tourne exclusivement qu’autour de cette thématique qui obsède tant son balourd de (désormais) producteur Ridley Scott, en attestent ses remaniement sur le montage du premier BLADE RUNNER afin d’accorder une bien plus grande importance à cette énigme, puis son dytique PROMETHEUS et ALIEN – COVENANT qui, par leur sujet et par leur désintérêt marqué pour la créature pourtant phare de la saga, sont en ce sens davantage des « sequels » thématiques de BLADE RUNNER que des « prequels » au premier ALIEN.

BLADE RUNNER 2049, qui dure une heure de plus que le premier BLADE RUNNER (!), ne tourne qu’autour de la quête identitaire menée par le mutique et inexpressif K (Ryan Gosling), un androïde (pas un spoiler puisque cela est ouvertement annoncé dès les dix premières minutes) qui est aussi un « blade runner », soit un officier chargé de traquer les vieux modèles en fuite que l’on désigne sous le terme de « replicants ». Après avoir éliminé l’une de ses cibles, K découvre par hasard l’existence d’un « replicant » dont la conception pourrait bien bouleverser l’ordre du monde. Cette recherche va mener K à croiser la route de Rick Deckard (Harrison Ford), légendaire « blade runner » qui s’était évaporé dans la nature trente ans plus tôt avec Rachel, une « replicante » dont il était tombé amoureux. A cause de cette découverte, K va peu à peu commencer à douter sur sa véritable « identité » et sur la (supposée) non-tangibilité des souvenirs passés qu’on lui a soi-disant implanté au préalable de sa conception.

De prime abord, l’approche est plaisante et pas forcément sotte : à l’instar du bouleversant A.I. de Steven Spielberg, BLADE RUNNER 2049 est en filigrane une relecture du conte de Pinocchio avec son héros factice qui cherche éperdument à devenir un vrai petit garçon et qui voit soudain son désir le plus cher être potentiellement envisageable par la découverte de l’existence de ce « replicant » miraculeux (jusqu’ici il n’avait vécu ses expériences « humanisantes » qu’avec l’aide d’artifices malhabiles, notamment via une « romance » avec un hologramme). Le parcours psychologique de K est donc l’inverse de celui de Deckard dans le premier BLADE RUNNER : l’un est un synthétique qui rêve d’être humain, l’autre est un homme qui finit par douter de son humanité. C’est ce croisement qui aurait dû servir de tension narrative et d’enjeu émotionnel à l’ensemble du long métrage. C’est ce croisement inversé qui aurait dû pimenter la rencontre très (trop ?) tardive entre les deux personnages et solidifier leur (ébauche de) relation. Or non seulement sa dimension vertigineuse n’est qu’effleurée, mais son potentiel émotionnel est complètement castré par la mise en scène froide, détachée, faussement cryptique, désespérément mathématique et bornée de Villeneuve (n’est pas Spielberg qui veut…).

Peu importe les problèmes indéniables que BLADE RUNNER 2049 soulève vis-à-vis du BLADE RUNNER de Scott dont il est la continuité branlante, le film de Villeneuve ne fonctionne pas de façon autonome puisque, à l’instar de PREMIER CONTACT, son précédent long métrage vicieusement malhonnête dans son déroulé, la réalisation rigide et timorée ainsi que le jeu (logiquement) neutre de plusieurs des acteurs empêche farouchement toute émotion de poindre, en particulier lors des tournants affectifs pourtant primordiaux de l’intrigue. Le cheminement de K. vers l’obtention de son humanité est de fait à peine perceptible, et encore moins touchant, malgré les efforts méritants de Ryan Gosling pour essayer de faire apparaître un trouble croissant - mais discret - derrière son visage résolument mutique et impassible. Cela culmine avec des séquences étranges et désincarnées comme cette surréaliste scène d’amour dépassionnée et maladroite (de prime abord à dessein) qui reprend une idée déjà vue dans GHOST ou HER sans qu’une alchimie, une ébauche de sentiment ou un début de déstabilisation ne surgisse « accidentellement » afin de transformer ce déroutant simulacre d’étreinte en une véritable fusion charnelle.

Idem lors de la découverte de ce qui est au final le vrai twist de l’intrigue. Si on saurait au passage être gré à Villeneuve et aux scénaristes d’avoir heureusement réalisé au préalable à quel point certains rebondissements qui soutiennent l’histoire de BLADE RUNNER 2049 étaient honteusement prévisibles (K est-il ou non un « synthétique » ? Qui est ce mystérieux « replicant » miracle ?...), au point qu’ils ne les présentent jamais comme de tonitruantes révélations imprévisibles, ils n’ont cependant pu s’empêcher de placer vers la fin un retournement ouvertement inattendu. Celui-ci n’est pas idiot et servirait même parfaitement le propos du film s’il ne survenait pas aussi tard : en effet, il n’y a alors plus assez de temps avant le générique de clôture pour développer décemment les violentes répercussions psychologiques qu’une révélation pareille doit avoir sur certains personnages, K en particulier. Mais à ce moment-là Ryan Gosling s’est déjà fait déposséder de son intrigue avec l’irruption de la méga-star Harrison Ford. Les scènes pendant lesquelles il apprend ce « twist » dramatique et où il fait un choix capital en trahissant sa « nature » auraient dû être les plus travaillées du long métrage. Ce sont pourtant les plus « rushées », expédiées à la va-vite afin d’amener en catastrophe un climax pyrotechnique et (supposé) bouleversant qui n’a déjà que trop tardé.

Il est ardu de ne pas avoir l’impression que BLADE RUNNER 2049 est – malgré sa longueur complètement abusée – une œuvre foncièrement inachevée qui ne trouve pas – et c’est un comble ! – le temps nécessaire pour clore convenablement son intrigue et les cheminements psychologiques de ses personnages principaux. Le « méchant » démiurge incarné piteusement par Jared Leto, qui récite pompeusement un tissu ininterrompu d’imbécilités philosophiques qui se contredisent en permanence, n’apparaît que dans trois séquences avant de disparaître sans que son « sort » ne soit réglé. Il est juste là afin de représenter une « menace », mais jamais celle-ci n’est combattue ou défaite, si ce n’est par le biais d’une bagarre entre K et la sous-fifre Luv, une « replicante » non dénuée d’intérêt à la base mais qui se retrouve in fine réduite au statut de banal « henchwoman » que l’on croirait tirée d’un mauvais épisode de James Bond. Au milieu de caméos parfaitement inutiles évoluent aussi d’autres individus qui traversent très furtivement l’intrigue pour soudain se révéler comme des figures capitales un quart d’heure avant la fin de la séance. L’effet de surprise est à double tranchant : si l’importance narrative de ces personnages est de fait « inattendue » aux yeux du public le plus averti, leur quasi-absence de développement au préalable et leur révélation sans cesse retardée ne leur permet évidemment pas d’apparaître comme « cruciaux » pour le récit et son dénouement.

Et puis il y a le problème de l’irruption in extremis de Deckard dans ce BLADE RUNNER 2049. Dans la peau de ce fantôme omniprésent mais « invisible » qui prend littéralement en otage le récit au cours des trente dernières minutes, Harrison Ford vampirise puis écarte de facto les nouveaux héros de cette suite - un peu comme cela avait déjà été le cas lors de son grand retour en tant que Han Solo dans STAR WARS VII de J.J. Abrams. Parce qu’il s’agit rien de moins que du troisième retour tardif d’un des personnages les plus iconiques de sa carrière, abordé de surcroit à travers le même prisme désespérément original (ironie !), Harrison Ford suit une partition qui sent la redite à plein nez, même s’il parait un poil plus engagé que sur STAR WARS VII et l’affreux INDIANA JONES 4 de Spielberg (il verse quelques larmes, ce qui suffit amplement à la Warner pour espérer le voir concourir pour l’oscar du meilleur second rôle…). Il est difficile de voir réellement Deckard et de croire à l’évolution de ce personnage telle qu’elle nous est présentée ici (et sa pauvre garde-robe n’aide pas puisque l’on a l’impression que la condition pour que Ford participe au projet était qu’il vienne tourner au saut du lit…).

Sa présence – au final complètement accessoire dans le cadre du récit mais certainement nécessaire au financement et à la vente de BLADE RUNNER 2049 – ne trouve de justification qu’au cours d’une séquence absolument effrayante qui le voit se confronter au personnage incarné par Leto. Si la séquence est effrayante, c’est parce que ce dernier vient à soulever une interrogation – légitime et potentiellement renversante – qui, si elle venait à se voir apporter une réponse définitive, aurait alors irrémédiablement conditionné le visionnage de l’ensemble du premier BLADE RUNNER. Une perspective terrifiante, surtout lorsque l’on se souvient de la façon dont le tout-puissant Ridley Scott a massacré la créature d’ALIEN en lui attribuant des origines qui réduisaient considérablement sa dimension « infernale » et métaphorique. Heureusement, c’est l’unique moment où l’équipe gauche derrière BLADE RUNNER 2049 fait marche arrière à la toute dernière seconde, laissant judicieusement cette interrogation en suspens, n’osant pas franchir une ligne qu’elle sait infranchissable sous peine de conséquences désastreuses.

En l’état, le dernier film de Denis Villeneuve ne mériterait pas un opprobre pareil s’il n’était pas la suite d’un chef d’œuvre majeur de l’Histoire du cinéma. Il est loin d’être le seul film de cette année à avoir un scénario rachitique inutilement alambiqué (afin de masquer le fait qu’il soit rachitique) dont les tenants et les aboutissements ne sont pas suffisamment exploités, quand ils ne sont pas carrément laissés à l’abandon, attendant qu’une hypothétique suite (de ce qui est déjà une suite) le fasse à sa place. Indéniablement, il y a un soin apporté à la direction artistique qui le démarque carrément du tout-venant, et le gigantisme qui en résulte est souvent admirable. Mais malgré la cohérence relative de l’univers élaboré dans BLADE RUNNER 2049 et les éclairages parfois fous de Roger Deakins, aucun souffle de vie ne le parcourt. Si les compositions scéniques que le film de Villeneuve donne continuellement à voir en impose par leur « lourdeur » (dans le sens qu’elles en imposent, qu’elles écrasent l’humain, que ce soit les personnages ou l’audience), elles n’ont que les apparences de celles que l’on voyait dans BLADE RUNNER.

Dans le Los Angeles post-apocalyptique dépeint par Ridley Scott en 1983, les rues grouillent et la pluie tombe en quasi-permanence, s’insinuant jusqu’à l’intérieur des bâtiments. Les façades des immeubles cachent des mondes entiers, chaque coin de rue se prolonge logiquement dans notre imaginaire pour se ramifier infiniment. Le monde de BLADE RUNNER est un monde qui suinte de tous ses pores. Les décors sont vieux et craquelés, de la moisissure s’incruste dans les structure sous l’effet d’une humidité permanente. Le Los Angeles de BLADE RUNNER est une sorte de mégalopole tropicale futuriste telle qu’on peut actuellement en trouver en Asie du Sud-Est. Elle implose sous sa propre richesse et le multiculturalisme improbable qui y règne. C’est un agrégat de communautés et de populations chaotique et relativement désordonné au sein d’une ville-monde surplombée par un climat déréglé. En « déambulant » en plein cœur de ce capharnaüm, on en vient presqu’à craindre de choper des problèmes respiratoires.

Le monde de BLADE RUNNER 2049 est désincarné, désinfecté, creux. Il n’y a plus de foule, il n’y a plus de moisissure, les ruines abandonnées sont retapées, lissées, immaculées. Il n’y a plus de saleté si ce n’est une fine couche de poussière esthétique parfaitement aplatie et donc absolument improbable. Les bâtiments renferment des halls démesurés mais désespérément vides, inhabités. Pire, on ne ressent plus aucune extension imaginaire à cette multitude de décors : chaque façade ne cache plus que le hangar dans lequel a lieu le tournage et chaque coin de rue mène maintenant vraisemblablement aux vestiaires de l’équipe du film. Les quelques habitants qui y errent de façon éparse ne semblent plus se mêler et se diriger dans un but précis. Ce sont des figurants qui marchent bêtement d’un point A à un point B afin de donner l’illusion du mouvement et de la vie.

Si la représentation du monde de BLADE RUNNER est un échec intégral puisque BLADE RUNNER 2049 est incapable de donner une autre impression que celle d’arpenter un vieux parc d’attraction abandonné depuis des lustres et ayant pour thème « la mégalopole de BLADE RUNNER », que dire des extensions qu’il propose à ce monde ? Une ferme vide ; une déchetterie esthétisée (comprendre « proprette », on ne contracterait pas le tétanos en y marchant pieds nus) ; un Las Vegas abandonné, dans lequel les immeubles délaissés sont immaculés et minutieusement ordonnés, et qui est éternellement enveloppé sous une persistante brume orange (soit un décor semblable à celui de Los Angeles, si ce n’est que la purée de pois incurablement monochrome qui recouvre cette dernière est grise)… Et il y a enfin ce mur géant retenant un océan déchaîné (qu’on ne voit quasiment pas) qui sert de décor à un final visuellement ultra-minimaliste au cours duquel une voiture accidentée est peu-à-peu ensevelie sous l’assaut répété de grosses vagues émergeant des ténèbres, noyant petit-à-petit les héros sous une eau évidemment parfaitement transparente.

On y croit sporadiquement le temps de quelques secondes quand Deakins s’empare des commandes du long métrage comme lors de cette courte séquence dans une vieille salle de concert. Le duo de compositeurs Hans Zimmer et Benjamin Wallfisch se permet sporadiquement – toujours le temps de quelques secondes – une envolée lyrique digne de la bande originale onirique et inoubliable de Vangelis. Mais si la bande son de cette suite n’est pas déshonorante, pour peu que l’on sache à quoi s’attendre de la part du duo Zimmer/Wallfisch, elle n’est évidemment à aucun moment à la hauteur du modèle qu’elle entend concurrencer.

Il y a une scène apparemment anecdotique vers le début du film qui résume parfaitement ce qu’est BLADE RUNNER 2049 lorsque K revient de sa mission d’introduction et rentre chez lui pour être accueilli par Joi, sa très jolie et dévouée femme-hologramme. Alors que le « blade runner » pose sur la table un triste plat de pâtes qu’il s’apprête à avaler, Joi pose en superposition l’hologramme d’un délicieux plat minutieusement cuisiné afin de lui faire croire que ce qu’il mange est délicieux et raffiné.

Peu importe les efforts de Denis Villeneuve et de son équipe pour nous faire croire que l’on est assis dans un restaurant quatre étoiles, tout ce que l’on a à manger avec ce BLADE RUNNER 2049 n’est rien d’autre qu’un piteux plat de nouilles à peine masqué derrière l’image d’un flamboyant steak tartare…

LIEN : http://ecranmasque2.over-blog.com/2017/08/blade-runner-2049.html

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