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C’était un de ces jours. Oui, un de ces jours où les palpitations du cœur semblaient inhabituelles, extatiques et particulièrement rapprochées au vue d’une attente qui était sur le point de s’achever. Autant de battements que d’espoirs à confirmer. Et pourtant la notion même d’attente ne saurait mieux correspondre aux thématiques que brasse une œuvre aussi dense que Blade Runner : de ces êtres qui ne vivent que dans l’attente de mourir, seule la mélancolie de l’instant résiste au pouvoir dévastateur du temps. Car dire que Blade Runner est une œuvre éternelle serait en minimiser son impact. Quelle autre œuvre peut se vanter de résister aussi bien à l’épreuve du temps ? Apocalypse Now, Le Parrain, Il était une fois en Amérique, peut-être ? Des œuvres qui au final dépassent à elles-seules le statut de film pour se transcender en une expérience collective et individuelle de cinéma-miroir.

Un cinéma qui se voudrait le reflet de nos doutes, de nos peines, de notre monde dans lequel nous évoluons sans pour autant le comprendre. Un cinéma qui nous ressemble en somme. Mais alors pourquoi vouloir s’efforcer à donner une continuité à une œuvre « palindrome » dont le sens se réaffirmerait à n’importe quelle époque ? La question peut paraître légitime lorsque l’on aborde l’intérêt d’une suite à une œuvre aussi légendaire que peut l’être Blade Runner. Mais là est tout le paradoxe. Car 2049 s’analyse moins vis-à-vis d’un prolongement à sa structure originelle que par rapport à une répétition tout aussi contradictoire qu’analogique d’un passé qui ne cesse de se déliter.

Et si Blade Runner 2049 n’était pas une œuvre qui s’explique au fond ? Juste un moment suspendu dans le temps où les reliques s’effondrent pour laisser place à une nouvelle modernité, tout aussi illusoire. Puisque 2049 est avant tout l’objet passionné d’un cinéaste conscient que rivaliser avec le vaisseau-mère ne peut mener qu’à une réplique tout aussi bancale qu’inutile. Et de cet impossible retour au passé, ne restent que des bugs, des mirages : Elvis et Marilyn, en fragments désaxés, en sont réduits à des icônes oubliées, et d’un déhanché mythologique, la machine s’enraille.

Villeneuve refuse de céder à la nostalgie, allant même jusqu’à la détruire de l’intérieur : convoquer le fantôme de la femme fatale, c’est synthétiser une œuvre qu’il est impossible de recréer. Or, sous les apparences de cette irréelle émanation du passé, l'œil a perdu de son éclat d’antan : les émotions ne peuvent être dupliquées et la seule manière de s’émanciper d’une référence, c’est de l’enterrer. A l’image de cet arbre mort dont les racines protègent encore les ossements de l’être aimé… Et de ces jouets mécaniques dans un palais de ruines, de cette pluie iconique à une marée de souvenirs, le salut de 2049 s’impose dans son refus de faire revivre la passé. Comme pour se trouver lui-même face à une quête de singularité, et basculer le regard sur un œil vierge de toute récurrence.

Un œil qui s’ouvre sur l’avenir, sur de grandes espérances et sur des rêves artificiels. Une ouverture brumeuse où semble régner un lent désespoir : chaque image porte en elle l’amertume d’un monde qui se délite sous le poids des identités et des illusions. Car 2049 parle avant tout de tromperie sur l’image où il apparaît nécessaire de voir les choses pour mieux les révéler. C’est alors que les points de vue changent : K (Ryan Gosling, flegmatique comme jamais) cherche sa possible humanité là où Deckard questionnait sa possible artificialité. Et de ce schéma inversé, Villeneuve construit la déchirante tragédie du non-être. Que nous reste-t-il lorsque toute notre vie n’est basée que sur du mensonge et de la facticité ? Rien, si ce n’est l’impression d’avoir réussi à s’humaniser en défendant une cause.

Dès lors, la solitude nous emporte, vers l’onirisme d’une image qui se cherche désespérément un corps. Combler le vide de ne pas exister en s’offrant l’illusion d’aimer. C’est alors que Villeneuve nous offre probablement la scène la plus intense de son film : faire corps avec un visage, se confondre dans un geste purement passionnel à une enveloppe corporelle ; Ana de Armas nous envoûte, au point de nous extirper une larme amoureuse. Et pourtant, elle n’est qu’un algorithme destinée à satisfaire les besoins de son utilisateur : l’amour n’est ici qu’une illusion, d’autant plus bouleversant lorsque la publicité de Joi souffle à K le nom impersonnel que sa « bien-aimé » lui avait donné.

Et d’hologrammes à l’arrêt en matrices de réalités, Villeneuve se mue en créateur de souvenirs, l’occasion pour lui de se prêter à quelques fulgurances où la perception du vécu évolue dans un symbolisme enivrant : un ballet de fantasmes où la femme élève la tendresse dans un geste créateur, pour au final apprendre à un androïde à exister dans la souffrance d’un autre. Et c’est peut-être là que la tragédie prend tout son sens, dans cette quête aussi vaine pour ce supplément d’âme que l’est le film pour éviter la comparaison. Et ce n’est pas parce que la licorne s’est métamorphosée en cheval que la figure du Prométhée s’en trouve profondément dénaturée : toujours cette volonté de libérer les consciences artificielles en renversant l’ordre établi par un élu, même combat qu’un Roy sans les larmes de pluie. Et c’est en cela que le final bouleverse : les flocons de neige ont remplacé la pluie, mais une âme s’éteint dans la même mélancolie.

Dans cet éternel désenchantement, 2049 propose quelque chose d’assez fascinant où de fausses longueurs contribueraient à distiller une ambiance électrique et contemplative. Nourri de références discrètes au néo-noir (que ce soit dans la caractérisation des personnages ou ces scènes oscillant entre Chinatown et Le Privé) et à l’héritage même de Blade Runner (l’atmosphère y est très similaire au Ghost In The Shell de Mamoru Oshii), tout n’est qu’invitation à se laisser porter par ces instants de poésie visuelle. Villeneuve s’impose ainsi par des choix salutaires à une époque où l’instauration d’une telle lenteur mélancolique ferait fuir grand nombre de studios. Et d’autant plus respectueux en se voulant conserver toute l’ambigüité sur ses personnages et cette étrange fatalité qui faisaient le charme de l’original ; comme l’origami référencé d’un de ces moutons (électriques ?).

Mais c’est par son esthétisme d’une absolue perfection que Villeneuve nous immerge totalement dans son œuvre. Jouant sur l’épure des décors et les motifs Tarkovskiens (les mieux à même pour évoquer la notion d’existence), il déstructure les repères à coups d’atmosphère orangée et de designs contemporains pour que chaque morceau de pellicule devienne un tableau où se construit l’artifice du virtuel. Et de cet Iris perturbé, s’accompagnent des sonorités à la fois hypnotiques et anxiogènes, où les nappes synthétiques servent habilement cette composition rétro-futuriste ; parfait hommage à l’œuvre mythique de Vangelis.

D’une beauté à en faire pleurer un replicant, 2049 est une œuvre nécessitant un abandon : à son magnétisme, à sa mélancolie, à sa picturale beauté, à ce tout qui n’existe seulement que par la conciliation et l’incroyable harmonie entre ces éléments. Et pourtant, un recul est nécessaire pour l’apprécier entièrement. Car l’œuvre ne nous est pas offerte, elle est à conquérir à mesure que de nouveaux souvenirs nous gagnent. Une sorte de bombe à retardement qui ne cesserait jamais d’exploser. Un film unique en son genre rassemblant des bribes du passé pour écrire l’avenir du cinéma. Comme des cendres étincelantes dans une nuit sans étoile.

Raising K

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