Grandeur et décadence chez les Pornstars

Avis sur Boogie Nights

Avatar Dalecooper
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Le sale gosse Paul Thomas Anderson réussit son premier vrai coup d'éclat avec le funky Boogie Nights, déclaration jouissive d'amour au Cinéma, porno ou non.
Avec la fraicheur enthousiaste de la jeunesse, Anderson, plein de sève, accumule les tours de force virtuoses pour dépeindre les fastes du milieu sulfureux du X. Déployant une armada de personnages minables se gargarisant de leur performances, Boogie Nights arrive pourtant à trouver un équilibre jubilatoire entre moquerie, pathos et humanité.

Les coulisses du Cinéma X: une famille incestueuse
Comme toujours chez Anderson, l'axe thématique central reste la cellule familiale, tantôt harmonieuse, tantôt dysfonctionnelle.
Au centre le grand manitou Jack Horner, metteur en scène exigeant et passionné, véritable figure paternelle pour l'équipe. Autour gravitent des hulubelus passablement névrotiques, comme Rollergirl, la bombe bien nommée qui n'enlève jamais ses rollers. Mais celui qui importe vraiment, c'est le fils prodige, le débutant Eddie Adams promis à la gloire des néons crapoteux sous le nom de scène de Dirk Diggler. C'est son mentor Jack Horner qui remarque le talent d'Eddie, le pressentant comme la muse de ses meilleurs films, « J'ai le sentiment que sous ce jean, il y a une superbe chose qui ne demande qu'à sortir. »
Doté d'un talent peu commun, Dirk va devenir l'épicentre de cette étrange famille, précipitant leur gloire comme leur chute annoncé.

Grandeur et décadence
Pour les personnages de Boogie Nights, le X représente tout. Pendant leur âge d'or, le X est leur porte vers la gloire, le moyen de s'accomplir et de s'assumer financièrement et humainement. A l'inverse, leur déchéance sera marqué par le déclin très net de leurs prestations. Les facteurs clés de cette pente déclinante sont le passage à la vidéo dans les années 80 et la coke qui exacerbe les égos.
Dans ses meilleurs moments, le metteur en scène Jack Horner est ainsi un artiste visant l'accomplissement ultime, clamant vouloir réussir un bon film, bien bandant et dont l'histoire se suffit à elle-même. Ce qu'il arrivera à accomplir avec le premier film mettant Dirk Diggler en vedette. Le chef op, admiratif, dira d'ailleurs à son patron qu'on tient là un "vrai film". A l'inverse, le déclin d'Horner sera marqué par le refus poli de ce même collègue à commenter le dernier métrage, mettant pathétiquement en vedette un ersatz de Diggler.
En ce qui concerne le surdoué Dirk Diggler, son premier tournage est tellement professionnel (il réclame qu'on l'appelle uniquement par son nom de scène) et intense que sa partenaire insiste pour qu'il jouisse en elle. S'étant exécuté en opposition aux codes du genre qui exigent un cumshot, il ravit son équipe attroupée autour de lui comme une famille soudée jusqu'à la (petite) mort en clamant qu'il est prêt à retourner sans plus tarder.
A l'inverse, une fois au bout du rouleau et rongé par la coke, Dirk a bien du mal à bander. Ne pouvant reproduire les prouesses sexuelles d'antan, Dirk clash avec son père officieux, ce qui lui vaut de retourner à la case départ: se faire payer par des quidams pour se masturber.
Le climax de cette triste déchéance est un montage en parallèle lugubre montrant Dirk se faire corriger par une bande de rednecks dans un parking désaffecté alors que Rollergirl et Jack Horner organisent, atterrés, une vidéo gonzo avec le premier venu.
Nos anti-héros sont au plus mal, échouant comme jamais à obtenir ce qu'ils désirent le plus: le respect.
Le respect, l'acceptation sans jugement de leurs natures de pornocrates, des notions que les personnages ne pourront retrouver qu'en se ressoudant, en reformant leur famille à l'équilibre étrange mais si réconfortant.
Dirk le comprend bien dans ce plan silencieux où, alors au plus bas, il arrête de pousser sa voiture en panne, réalisant qu'il n'y a pour lui qu'un seul choix possible: retourner à la maison.

Une réappropriation brillante de la culture cinématographique
Paul Thomas Anderson, insatiable, reprend tout. Dès l'ouverture dans un majestueux plan-séquence nous présentant les personnages les uns après les autres dans une ambiance groovy de boite de nuit 70's, l'enfant terrible se confronte clairement à la célèbre ouverture de La Soif du Mal de Welles.
Plus tard, il glissera aussi une citation du Soy Cuba de Mikhail Kalatazov. La reprise de la célèbre scène de la piscine est plus qu'une discrète citation, c'est une véritable clé de l'approche de la mise en scène de l'américain. Kalatazov se servait de longs plan-séquences pour retranscrire la soif de liberté révolutionnaire des Cubains, Anderson lui s'appuie sur de semblables plan-séquences pour sa peinture élégiaque du porn business.
Les voluptueux plan-séquences illustrent aussi et surtout le lien familial qui unie les personnages, et reviennent à chaque fois pour les moments clés du récit: le premier plan présentant les personnages, la séquence enchanteresse de la piscine symptomatique de l'âge d'or insouciant, le réveillon marquant le passage aux années 80 et la déchéance à venir, les retrouvailles familiales finales.
Une autre référence est celle de Martin Scorsese, Anderson assimilant avec brio le style fulgurant du New-Yorkais: violents panoramiques, travellings ultra-dynamiques, montage syncopé. Pour décrire les fastes du porn business, Anderson reprend les rapides fondus enchainés utilisés par Scorsese pour illustrer le luxe rococo des mafieux de Casino.
Cette assimilation aboutira de manière admirable sur la séquence finale de Boogie Nights, calquée sur celle de Raging Bull. Dirk Diggler se retrouve comme Jake La Motta devant son miroir, ayant enfin trouvé la repentance.
Si le boxeur s'encourageait en psalmodiant des passages de Sur Les Quais de Kazan, Diggler, lui, répète son texte graveleux, avant de montrer son sexe éléphantesque.
Un parallèle plus que décalé qui illustre bien l'approche à la fois érudite et potache d'Anderson.

Au final, le généreux Boogie Nights, sorte de Nuit Américaine du Porn, est une réussite exubérante et virtuose, et reste un des meilleurs films du ciné indé américain des 90's.
Derrière un formalisme brillant et une approche comique goguenarde se cache un propos complexe et dense. En arrivant à dépasser le misérabilisme des situations et des personnages, le récit diffuse un humanisme décalé des plus grisant.
Pas moyen d'oublier le Groove endiablé de Boogie Nights et sa morale édifiante: chacun a un don, à nous de l'exploiter et de faire briller son étoile.
Peu importe finalement que le don en question, comme c'est le cas avec Dirk Diggler, soit une grosse bite de trente-trois centimètres.

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