Les dieux sont faits

Avis sur Casino

Avatar Sergent Pepper
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On l’a assez reproché à Scorsese : Casino reprend sur bien des points l’esthétique qui fit des Affranchis un chef d’œuvre. Recours aux voix off, saga mêlant documentaire et faste d’une ample mise en scène, ascension et chute dans le milieu du crime, violence et dorures d’une destinée à l’américaine. Vu le résultat, il aurait tort de s’en priver.

“But it turned out to be the last time that street guys like us were ever given anything that fuckin' valuable again”. Voilà la principale différence avec les Affranchis : enfoncer le clou de la noirceur en commençant par la fin. Dans Casino, tout est condamné d’avance, et si l’on s’attarde sur les spotligths du Strip, c’est surtout pour tenter de combler l’obscurité des trous qui criblent le désert de tombes. Déjà grands, déjà caïds, les personnages arrivent au sommet qui précède de quelques secondes la chute. Les leurres de l’amitié avec un psychopathe et de l’amour avec une mante religieuse auront raison des ambitions sentimentales d’Ace, aussi froid et méthodique en affaires que foireux dans son épanouissement intime.
Certes, l’acharnement avec lequel Scorsese contemple le venin se répandre occasionne quelques menus excès : les allers et retours du couple ont tendance à se répéter, et la violence de Pesci pourrait ne sembler qu’une surenchère par rapport à celle de son personnage des Affranchis que des apparitions moins fréquentes suffisaient à rendre effroyablement efficace. Il n’empêche que le trio d’acteurs De Niro/Pesci/Stone, resserré par rapport à la communauté plus vaste des Affranchis, est tétanisant, et provoque une alchimie assez rare. La violence elle-même, plus crue et aux frontières du gore (torture à l’étau, mise à mort à la batte…), peut susciter des questions sur sa légitimité ; autant de remarques qui seront d’autant plus fortes sur Le Loup de Wall Street.
Il n’empêche que la ferveur et le souffle des grands Scorsese traverse bien cette épopée, et nourrit particulièrement sa première heure, clairement la plus documentaire avant que les sujets intimes et individuels ne prennent le relai.
Dans ce temple factice qu’est Las Vegas, le cinéaste maniaque se délecte. La fluidité de sa caméra omnisciente donne sa pleine mesure et dissèque avec brio les lois du milieu, fondés avant tout sur l’échange des regards. Au-delà de l’attendu plan-séquence nous conduisant dans la salle des coffres, c’est surtout la décomposition du jeu de dupe qu’est le jeu d’argent qui intéresse le metteur en scène. Dans cet enfer glamour où tout le monde est surveillé par un surplomb silencieux, Scorsese est au sommet de la pyramide spectrale. Le montage, imparable, fonctionne à plein régime pour prendre le pouls des pompes à monnaie, et cerne aussi bien les machines que les benêts qui s’y échinent. Machiavélique et impitoyable, l’œil décrypte la méthode consistant à hypnotiser le gagnant et le faire rester pour le dépouiller, tout comme celle du tricheur qu’on confondra avec la même acuité.
Cette splendeur opératique ne cesse de la clamer, au sein même du temple du jeu : le hasard n’existe pas.
C’est donc bien sur ce programme tragique que se fonde la suite du récit : ceux qu’ils gagnent sur le dos des hommes, les demi-dieux le perdront face au sort.
Alors que les dés et les cartes font place aux dominos humains qui tombent en cascade, Scorsese n’est pourtant pas dupe de la morale que génère son drame. Si la mafia se retire, si les tours son dynamitées, c’est pour voir surgir de la poussière un Disneyland et les disciples du grand gagnant, le dieu dollar, d’autant plus puissant qu’il est désormais légale et s’adresse à un troupeau toujours plus vaste.

Ample, clinquant et sans compromis, jubilatoire et désespéré : c’est bien dans ses contradictions que se dessine l’éclat noir du grand film qu’est Casino.

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