La définition même du néant

Avis sur Cinquante nuances de Grey

Avatar Sébastien Decocq
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Avec autant de succès, il fallait bien s’attendre à ce que Hollywood se jette sur l’occasion d’adapter un effet de mode aussi flagrant que la trilogie littéraire Cinquante Nuances de Grey. D’ailleurs, Universal Pictures n’aura pas attendu longtemps pour acheter les droits et se lancer dans une campagne marketing monstre bien avant que le tournage ne commence. Résultat : le film fait partie des plus gros hits de l’année 2015 (actuellement à la septième position, derrière Mission : Impossible 5). Mais outre l’aspect commercial d’un projet, c’est bien plus son allure finale qui nous intéresse. Et en ce qui concerne Cinquante Nuances de Grey, ne passons pas par quatre chemins : le film doit son succès qu’au buzz réalisé par les livres et rien d’autre !

Alors oui, je l’avoue : je n’ai lu aucun des romans de la trilogie car je n’étais pas du tout intéressé par celle-ci. Surtout que cette dernière s’est retrouvée lynchée par la critique professionnelle et amatrice, ce qui m’a coupé toute d’envie d’essayer. Juste de lire quelques passages très crus en magasin pour vivre un délire avec des amis, permettant ainsi de confirmer que le sexe est au centre de l’œuvre. Donc, que l’on soit fan ou non, nous sommes en droit d’attendre des séquences pour adultes de la part d’un tel film. Mais la censure hollywoodienne oblige (histoire d’attirer le plus de spectateurs possible pour renflouer les caisses), Cinquante Nuances de Grey se trouve être aussi érotique qu’un James Bond lambda. Bon, j’exagère un peu : il y a bien des plans dévoilant seins et fesses. Cependant, cela ne va pas plus loin que cela alors que le livre s’autorise des descriptions un peu trop détaillées pour ne pas dire abjectes. Plutôt frustrant, non ? D’autant plus que niveau mise en scène, c’est désespérant au plus haut point. Et pour cause, au lieu d’avoir ne serait-ce qu’un minimum de sensualité ou même de bestialité (vu que le SM est au centre de l’intrigue), nous faisons face à une platitude sans nom qui ne titille nullement notre intérêt, le tout étant filmé et monté sans conviction ni savoir-faire. Vous pensiez rêver devant des scènes de sexe romantiques ? Réveiller vos hormones pour un instant de plaisir avec votre partenaire ? Passez tout simplement votre chemin : Cinquante Nuances de Grey version Hollywood n’est rien d’autre qu’une mauvaise blague sur ce plan-là.

Mais devant un tel constat, il faut se dire que c’était pour mettre en avant la romance de l’ensemble. Car oui, malgré son statut de livre érotique, Cinquante Nuances de Grey parle d’une histoire d’amour entre une étudiante en journalisme vierge et un riche playboy sadomasochiste qui va découvrir ce que c’est d’avoir de véritables sentiments. Sur le papier, cela peut donner une love story pour le moins sympathique à suivre. Malheureusement, dans l’état, c’est une véritable catastrophe : situations frisant le grotesque au point d’être hilarantes de bêtise (le fait que l’héroïne doit signer un contrat pour sortir avec celui qu’elle aime), des répliques d’un vide abyssal sans fond, des personnages sans aucune consistance, une émotion aussi inexistante que les seconds rôles… une véritable coquille vide ! Et le pire, à en croire les retours que j’en ai eu, c’est que ce manque certain de qualité provient directement du livre. Alors, au lieu de critiquer ce dernier, je me tourne vers la production en leur criant haut et fort qu’adapter ne veut pas dire faire un copier-coller. Si vous porter une œuvre littéraire sur grand écran, vous pouvez la modifier afin de faire passer une vision du réalisateur ou bien, tout simplement, l’améliorer. Et dans ce cas, nous ne pouvons blâmer la cinéaste Sam Taylor-Wood et la scénariste Kelly Marcel qui ont réussi par moment à se détacher du modèle de base. Par exemple en retirant toute la partie sur la « déesse intérieure » du personnage principal, qui n’aurait tout simplement pas pu passer. Ou alors en abordant l’ensemble avec légèreté à la limite de l’humour gentillet ; un fait confirmé par les compositions de Danny Elfman (compositeur attitré de Tim Burton), malheureusement noyé par une playlist inégale de chansons populaires (Beyoncé, Ellie Goulding…). Mais ne voulant pas décevoir la multitude fans derrière le projet et subissant les caprices de l’auteure E.L. James qui intervenait sans cesse pour que le film soit fidèle à son livre, la production a préféré livrer un long-métrage se prenant sans se risquer au sérieux. Du coup, la romance n’est pas crédible pour un sou et on s’ennuie ferme, vu qu’il ne se passe rien d’autre en deux heures.

Les acteurs ne sont pas non plus étrangers à ce fiasco. Non pas qu’ils soient mauvais, on a vu pire. Bon, il est vrai que Jamie Dornan est à côté de la plaque et n’a rien d’un charmeur ni même d’un beau gosse mystérieux qui suscite les convoitises. Par contre, Dakota Johnson s’en sort honorablement sans faire de merveilles, enfouie dans un rôle qui respire la niaiserie. Où est le problème, dans ce cas ? Du côté de la relation entre les deux comédiens : ils ne peuvent tout simplement pas se voir. Un défaut de taille quand on participe à un film romantique ! Dans certains cas, cela passe inaperçu (Dirty Dancing), mais ici, le manque d’alchimie se voit comme le nez au milieu de la figure et cela nuit grandement à l’ensemble. Les séquences émotionnelles et érotiques en pâtissent, notre attachement à leur protagoniste respectif également… on y croit pas une seule seconde ! Ils semblent bien plus gênés de répondre présent et soucieux de leur image que le film va dégager auprès du public. Et si vous n’êtes pas convaincus de cela, revenez sur le tournage du film qui fut un véritable délice : les deux comédiens se plaignaient de devoir faire des scènes de sexe. Il est vrai que c’est l’exercice le plus dur, voire le plus désagréable, à réaliser pour un acteur. Mais dans ce cas, il ne fallait pas signer ! Car bien avant d’écrire votre nom sur le contrat, le livre était déjà suffisamment connu du monde entier pour savoir dans quoi vous mettiez les pieds ! Mais non, vous avez préféré créer le buzz et vous comporter tels des enfants pour gagner de l’argent au lieu de faire plaisir au spectateur qui, lui, en dépense pour vous voir.

Au final, que reste-t-il à Cinquante Nuances de Grey ? Rien… Juste des décors qui transpirent le luxe hollywoodien pour mettre sur pieds la richesse propre au personnage de Christian Grey (son appartement au design contemporain étant le parfait exemple) tout en jouant avec les lumières pour tenter d’instaurer une ambiance charnelle qui ne se fait jamais ressentir. Sinon, on se retrouve avec ce qui pourrait se présenter comme la parfaite définition au mot néant. Un immense coup exclusivement marketing qui a oublié que cinéma rimait également (bien que trop rarement ces derniers temps) avec art et qui se termine de la manière la plus brutale qui soit (même le cliffhanger du Hobbit : la Désolation de Smaug ne lui arrive nullement à la cheville). Mais bon, comme le film a marché, il va encore falloir supporter ses deux suites qui, vu la tournure de leur production (implication encore plus forte d’E.L. James, nomination de son mari au scénario…), seront encore plus lamentables que ce premier opus. Bien que nous ne sommes pas à l’abri d’une surprise. Réponse en 2017 !

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