Modernisation malheureuse à marche forcée

Avis sur Derniers jours à Shibati

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Avec Les derniers jours à Shibati, le cinéaste-documentariste français Hendrick Dusollier, ausculte en moins d’une heure la transformation d’un quartier pauvre de la ville chinoise de Chongqing (une des plus grandes villes du monde soumise à un rythme de développement effréné) au travers de la vie et du regard de (certains de) ses habitants, pour capter ce qui est, ce qui a été mais ce qui ne sera plus, comme un souvenir dans l’histoire du présent.

Pour cela, le réalisateur divise son documentaire en ¾ parties, chacune se plaçant à un moment précis de la transformation du quartier et séparées de plusieurs mois : avant le projet d’aménagement lancé mais à l’heure où cette mutation urbaine est déjà actée, puis pendant que les travaux sont en cours, enfin une fois ceux-ci terminés ou en voie de l’être et les habitants en cours de relogement en périphérie de la ville dans des grands ensembles.

Concrètement, Dusollier, qui ne maîtrise que fort rudimentairement la langue locale, part déambuler et s’immerger armé de sa caméra dans les rues de Shibati à la découvertes de ses habitants d’un quartier en pleine (re)évolution.
Dans sa manière de faire, le réalisateur s’éloigne des standards des documentaires “sociaux-sociétaux” représentés notamment par Wang Bing ou Frederick Wiseman, qui optent eux d’une certaine manière pour une forme de distanciation par rapport au sujet, en n'interagissent que peu (ou pas) avec les protagonistes du monde social agissant devant leur caméra, et qui paraissent par certains aspects, proches d’un idéal-type d’ethnologue en étant non-acteur des événements en cours. Dusollier, lui, opte pour un point de vue plus “engagé”, où son rôle d’acteur transparaît plus distinctement. Il interagit avec son environnement et réciproquement. Les habitants l'interpèlent, lui parlent (beaucoup), essayent, souvent en vain, de dialoguer malgré la barrière de la langue.
Cette caractéristique donne au documentaire un aspect “France 5” ou de “J’irai dormir chez vous”, qui, je précise, n’est pas forcément un reproche pour le cas présent (on dira juste que techniquement ça paraît évidemment moins travaillé et léché que les oeuvres de ses deux comparses susmentionnés mais permet une proximité/complicité plus importante). Cette analogie prend d’ailleurs tout son sens dès les premières minutes quand Dusollier se voit convié chez un habitant pendant une partie de jeux de société entre amis. Il assiste à la scène et devient le sujet discussion des autochtones qui se demandent ce qu’il peut bien être venu faire ici, un des habitants disant même qu’il doit être sans emploi par chez lui pour n’avoir rien d’autre à faire que venir filmer des gens ici.

“Les derniers jours à Shibati”, c’est aussi un documentaire sur la rencontre de l’autre, sur l’importance de ces échanges éphémères, qui peuvent sembler anecdotiques de prime abord mais qui s’avèrent finalement ô combien évocateurs. L’oeuvre s’articule principalement autour de trois rencontres (qui reviendront suivant la temporalité séquencée du documentaire), chacune représentant une génération différente du même lieu : celle avec un coiffeur du quartier (qui sera l’objet d’une discussion/incompréhension assez drolatique sur Mao, Roosevelt et Churchill), avec un jeune enfant de 7 ans qui fait découvrir au réalisateur le quartier puis une dame âgée qui collectionne les objets en tout genre et gagne sa vie (si on peut le dire ainsi) en ramassant et recyclant les déchets et logeant des travailleurs migrants. Ces deux derniers protagonistes condensant les séquences les plus profondes et marquantes du documentaire.
C’est d’ailleurs cette vieille femme, pétillante, respirant la joie malgré ses conditions précaires d’existences, qui offre au documentaire ses passages les plus poignants (SPOIL) :
- Lorsqu’elle fait découvrir à Hendrick sa “caverne d’Ali Baba” où elle conserve et met en valeur ses milliers d’objets, véritable musée du résidu et du jetable, et qu’elle déclare au réalisateur “j’imagine tout, donc j’ai tout” comme une manière de se détacher de ses conditions matérielles d’existence, pour s’émanciper de son cadre de vie et vivre pleinement ce qu’elle souhaite ;
- Quand elle déambule dans le quartier “moderne” et qu’elle se fait prendre en photo/vidéo par le réalisateur en déclarant que cela lui permettra de voyager en France à travers ces photos (consciente qu’elle ne pourra y aller d’elle même) ;
- Ou encore en indiquant qu’elle s’est fait un véritable ami de Dusollier (le “professeur” “mon ami français), en disant que lui, au moins, la respecte et la prend comme elle est, contrairement sans doute à ses voisins qui doivent la prendre pour une personne à moitié folle. (FIN DU SPOIL)
Plusieurs passages qui ne doivent pas signifier grand chose mis à l’écrit pour qui n’a pas vu l’oeuvre, mais qui prennent tout leur sens et leur puissance dans le cadre du documentaire.

D’un point de vue plus macro, moins interpersonnel, le documentaire nous renseigne aussi sur la sociabilité urbaine dans ces environnements en plein bouleversement. Ce quartier pauvre, qui ressemble presque à un bidonville, enserré dans un quartier urbain “moderne” fait de grands immeubles semble tourné sur lui même (et inversement), exister en autarcie par rapport à son environnement proche, comme s’il s’agissait de deux mondes différents, entre d’un côté la vie pauvre archaïque avec ses codes et ses coutumes, aux relations sociales chaleureuses, où l'interconnaissance prédomine et de l’autre la vie “future”, “moderne” froide et impersonnelle. Si proche, mais pourtant si lointaine.
Cet étrangeté/proximité s’illustre lors de la déambulation-expédition avec le jeune garçon à la “cité de la lumière de la lune” comme il l’appelle, en fait une sorte de complexe commercial comme on en trouve beaucoup dans les grandes villes d’Asie aux publicités criardes et lumineuses. Il semble perdu et ne pas être à sa place dans cette foule grouillante aux individus si différents malgré les ressemblances. Ce choc des cultures, des univers, saute aux yeux lorsque le jeune garçon s’approche de trois enfants (semble-t-il des “classes moyennes” à la vue de leurs vêtements) jouant sur une borne d’arcade et souhaite, captivé, jouer avec eux ou créer un lien. Il sera vivement repoussé par l’un d’eux, comme pour marquer la frontière entre eux et lui.

Un autre élément intéressant, illustré par le documentaire, est l’attachement viscérale de ces habitants à leur quartier alors qu’ils vont être déplacés dans des logements neufs et modernes en comparaison du “taudis” dans lequel ils vivaient. On retrouve aussi par chez nous ce lien (comme pour l’aspect autarcique de certains quartiers), notamment dans les quartiers classés politique de la ville et sujets à un programme de renouvellement urbain. En effet, nombre d’habitants ne veulent pas quitter leur quartier (qui objectivement n’a que peu d’attrait et où les nuisances du quotidien sont nombreuses) même pour une ville ou un quartier unanimement reconnu comme offrant une meilleure qualité de vie. “C’est chez moi, j’ai passé ma vie ici, j’aime mon quartier et je veux continuer à y vivre jusqu’au bout” m’avait dit une habitante lors d’un échange sur le relogement. J’ai d’ailleurs le sentiment (corroboré par aucune étude, évidemment) que cet attachement à son lieu de vie, d’existence, d’identité même, serait paradoxalement (?) plus important dans les quartiers populaires que pour les individus de catégories sociales plus favorisées, qui auraient moins d’attaches à leur lieu de vie et pourrait le quitter bien plus facilement, relation à la mobilité et son environnement différent oblige.

Ces habitants, vivant dans un quartier insalubre mais gorgé de vie, d’animation, de liens, entre voisins et locaux, où chacun a ses habitudes, ses connaissances où les demeures de chacun sont ouverte sur l’espace public appartenant concrètement à tous, le tout condamné à prendre fin avec ce déménagement forcé dans un quartier maillé d'innombrables, monolithiques et déshumanisants grands ensembles donnant un aspect glacé au quartier. La chaude vie de la rue paupérisée laissant place à l'existence froide de l’anonymat du quartier “moderne” bétonné.
Le petit garçon l’a bien ressenti lui, qui pendant la visite de leur futur grand et propre appartement s’installe à la fenêtre (et offrant un plan final magistral) donnant sur les tours alentours, comprend que “la rue” ne sera plus chez lui, et que, finalement, avec cet entassement collectif, c’est comme si c’est sa liberté qu’on avait capturée et domestiquée, en même temps que disparaît un certain mode de vie qui appartient désormais, déjà au passé.

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