vivre ou conduire

Avis sur Drive

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Les termes du contrat sont simples : il ne participe pas au braquage, il conduit, exclusivement. Pour semer la police, il lui faut cinq minutes, montre en main. L'homme bosse seul, sans arme. Une fois sa mission accomplie, il disparaît... Cette manière de procéder est d'une efficacité redoutable. D'emblée, le cinéaste enrichit la scène de genre qu'est la course-poursuite : aux moteurs vrombissants et aux pneus qui crissent, il ajoute le silence. Dans la forêt urbaine de Los Angeles, on voit le bolide se déporter soudain, stationner tous feux éteints. Avant de bondir de nouveau et de filer dans la nuit, à tombeau ouvert, laissant les braqueurs, passagers à l'arrière, éberlués.

Une ouverture très stylée, promesse de chef-d'oeuvre. Ce que ce sixième film de Nicolas Winding Refn (auteur danois de la trilogie Pusher et du Guerrier silencieux) n'est pas, parce qu'il ne prétend pas l'être. Drive débute comme du Tarantino ou du Michael Mann, avant de la jouer plus modeste et de suivre le sillon de ces films noirs de série B, façon Joseph H. Lewis ou Don Siegel. Le héros y est un solitaire taciturne, chauffeur la nuit, cascadeur à Hollywood le jour. Un homme qui ne dort pas, sans ami, à part un garagiste boiteux qui pourrait être son père, magouilleur à ses heures. C'est la revanche du figurant - dans les polars, le chauffeur est en général un personnage secondaire. Il passe ici au premier plan, tout en gardant son indépendance de lonesome cowboy.

L'amour peut-il l'atteindre ? Il surgit en tout cas sous les traits d'Irene (Carey Mulligan), charmante voisine au regard triste, mère d'un bambin et dont le mari est en taule. Entre elle et le cascadeur, cela pourrait coller. Mais il s'éclipse dès que le mari est de retour au foyer ; et vient même porter secours à ce dernier. Pourquoi ce sacrifice ? Que veut-il au juste ? On s'interroge d'autant plus que son flegme et sa gentillesse peuvent cacher une brutalité inouïe. Qui jaillit dans une belle scène d'ascenseur où la tendresse d'un baiser est aussitôt suivie d'un déchaînement de violence.

D'Eastwood (période Dirty Harry) au Steve McQueen de Bullitt, on connaît ce type de justicier peu loquace. Ryan Gosling apporte quelque chose de dif­férent, de moins viril : une silhouette élancée, une réserve, à la fois stoïcisme et timidité. Celle d'un ange exterminateur et d'un chevalier errant, défenseur de la veuve et de l'orphelin. L'ironie veut qu'il porte même un blason, un scorpion jaune sur son blouson argenté. Autant dire que le réalisateur joue avec les archétypes, s'amuse à brouiller les repères. Le graphisme rose du générique, la musique synthétique assez disco, les looks réveillent des souvenirs de vieilles séries de la fin des années 1970 (genre Starsky et Hutch). Entre pastiche et hommage, Refn cherche moins à créer quelque chose de nouveau qu'à dérouler du déjà-vu en réécrivant dessus. A revi­si­ter, au ralenti ou en accéléré, cette ville mythique de Los Angeles, lieu des studios et cité sans fin ni centre, saturée de parkings, anonyme. De là ces visages figés que tendent les personnages.

Le titre est heureux. Ce n'est pas tant ce conducteur un peu irréel qui prime, mais l'action de rouler (drive). Rouler pour fuir, avec cette sensation que le destin se joue dans ce recommen­cement perpétuel. Nicolas Winfing Refn a réussi à fondre voiture et cinéma, en honorant leur fonction première : nous transporter.

Jacques Morice (critique du 04/10/2011 Télérama)

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