"Tant qu'on a le contrôle, on n'est pas alcoolique", métaphore de la masculinité toxique

Warning spoiler !


Le film est ambigu et en même temps si prévisible. La mort d'un des alcooliques. La fin qui se termine par un flamboyant décor de beuverie comme en entrée de jeu du film. Car oui, ce film représente un fantasme expérimental, un jeu dont les hommes qui s'y jouent croient connaitre les règles et avoir du contrôle sur elles (même s'ils sont faussement et hypocritement conscients qu'ils mettent leur vie en jeu sur différents plans : la santé, la vie familiale, la vie professionnelle...) Et j'ai adoré la bande son, je vais me la ré-écouter avec frénésie, sans alcool !


A quel jeu se jouent-ils alors ? Des profs se retrouvent au début du film dans un restaurant chic, les hommes cis blancs sont au paroxysme de leur démonstration sociale de l'idéal américain. Pourtant, alors qu'il s'agit de savoir après avoir discuté et picolé des heures sur des épisodes nostalgiques, ils se résonnent à parler d'eux-mêmes (compliqué pour les hommes de parler de leurs problèmes ouvertement, mais l'alcool aide, la fraternité aussi, même si elle mène aussi à notre perte lorsqu'elle est toxique). Le protagoniste principal à une larme aux yeux, il dévoile ce qui ne va pas : la façon dont il donne cours ne convient pas, sa femme est distante, son couple bat de l'aile. Une ribambelle de solutions miracles et d'analyses hasardeuses se glisse alors : "tu devrais être plus brutal avec les élèves" et puis "tu as sans doute pas assez confiance en toi". Quoi de mieux pour avoir confiance en soi que d'aller noyer son chagrin en pensant ne pas s'y noyer avec...


Le jeu commence alors vraiment. Le but visible : "Prouver que dès la naissance l'homme a un déficit d'alcool dans le sang"... le but invisible et véritable étant : sortir de la médiocrité, régler tous ces problèmes, devenir un homme épanouit qui rendrait donc à son tour son entourage ? Non. La question de l'entourage pour ces hommes restera toujours très secondaires. On peut en "tringler" des femmes. Mieux, lors du diné évoqué plus haut, l'un d'en eux s'efforce de déclarer "tu n'es pas allé voir ailleurs ?" Chose banale somme toute entre couilles ! 3 phases, teintées plus ou moins d'humour s'exécutent, tandis que les acteurs entre eux se percutent sans voir que leurs maux s'enlisent, les persécutent. D'abord il y a l'euphorie des débuts, comme une belle histoire d'amour. "Ça marche !". Leur rêve se réalise, ils deviennent plus populaires, plus humains, plus à l'écoute. On y croit (pas vraiment) mais on se réjouit qu'enfin ils se rendent compte qu'ils ont de la valeur, qu'ils peuvent être et faire ce dont ils ont envie sans se soucier des autres. Ils ne font plus que se voir, cachent des bouteilles partout et là la deuxième phase est la consécration professionnelle dont ils ont tant rêvé. Qui n'a jamais rêvé d'être un alcoolique notoire comme Churchill, "je ne bois pas avant le petit déjeuné", recevoir des prix nobel et écrire des dizaines de livres ! Mais la descente aux enfers est proche, leur relation de couple se déchirent encore plus qu'avant, l'un pisse au lit comme s'il avait 2 ans. (Je ne stigmatise pas les enfants qui font pipi au lit, une amie victime d'inceste faisait encore pipi au lit jusqu'à il y a peu) Mais le parallèle est fait avec l'enfant de l'homme précisément qui fait pipi sur son père. La tendance se renverse et la déresponsabilisation aussi. Un prof fait boire un élève à son examen au lieu de l'envoyer voir une psychologue pour trouver des solutions... agir en adulte n'est pas le fort de ces hommes dont l'un ne survit pas à la 3ème phase.


Au milieu du film, on a des exemples randoms d'hommes cis blancs présidents ou princes bourrés : Sarkozy, le prince Charles (la liste est longue) et Angela Merkel mais elle n'a pas l'air bourré au moins.


Parfois, le côté drôle à tendance à euphémiser l'aspect dramatique ou aide à faire passer la pilule. Il est aussi stigmatisant pour les hommes. En voyant ce film, j'y ai vu divers hommes que j'ai pu rencontrer, et pour l'effet de style du film ces hommes sont vus comme gentils, pas bien méchants, l'alcool leur fait tourner la tête, ils sont dans l'action (c'est ce qu'on demande aux hommes n'est-ce pas, d'être dans l'action !) au lieu de s'améliorer, de faire ce travail sur soit. Ce film se résume à bien plus que le slogan "alcool au volant, mort au tournant" : ici, c'est parce qu'ils tournent en boucle et s'enterre dans leur problème que la solution "virile" et désespérée apparait. Ça aurait pu être autre chose que de l'alcool finalement, un coup de point à sa femme par exemple, puis deux. Reprenons l'expression du contrôle " tant qu'on a le contrôle, on ne frappe pas vraiment " doivent se dire les hommes qui battent leurs femmes. L'aspect comique a aussi un aspect positif : faire prendre conscience à quel point sous couvert d'humour, l'enjeu est grave, l'autodestruction via inhibition n'est pas l'issue la plus favorable.


Aussi, je pense que le réal a voulu mettre en avant mais ce n'est qu'une interprétation de ma part, que rien n'est si grave que ça avec l'alcool du point de vue masculin, quitter sa femme, avoir un ami mort puisqu'à la fin, des futilités qui nous rendent littéralement seul au bout d'un certain temps. Ces hommes peuvent transmettre de belles valeurs, des idées... mais ils transmettent aussi leur pire travers. Pourtant, nous nous retrouvons de nouveau dans ce même restaurant qu'au début, avec la possibilité de changer après ses péripéties rocambolesques : le texto de la femme du protagoniste qui lui dit qu'il lui manque. La grand malheur des hommes est de choisir la facilité, cultiver le goût du risque en oubliant de cultiver une chose bien plus importante : leur estime d'eux-même et de celles et ceux qui les entourent.


J'ai une admiration sans borne pour les femmes, leur charge mentale (qu'on voit à l'écran clairement avec le cabillaud frais par exemple qui en dit encore une fois beaucoup sur qui s'occupe des enfants et de la cuisine pendant que papa picole entre copains...). Dans le film, on ne peut pas dire qu'il passe le test de Bechdel puisque la question est l’alcoolisme des hommes. Cependant, sur l’alcoolisme des femmes il y a aussi de quoi dire, par exemple en post-partum ou le livre de Claire Touzard "Sans alcool". L'alcoolisme n'a pas forcément de genre, mais tout ce qui en découle certainement plus.

Créée

le 27 mai 2021

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6

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