Contusions d’un enfant du siècle.

Avis sur Electra Glide in Blue

Avatar Sergent Pepper
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La petite pépite obscure qu’est Electra Glide in Blue restitue un parcours initiatique, celui d’un flic qui va redéfinir toute l’imagerie américaine.

Ambition
Le portrait initial de John Wintergreen est sans concession : avec son expression frôlant celle d’un attardé mental, sa musculation permanente et son rapport à l’autorité, tout est étudié pour nous le rendre détestable. Voulant quitter sa moto de patrouille pour les bureaux des inspecteurs où « on pense », le flic semble le seul à croire en lui. Droit dans ses bottes, vétéran du Viêt-Nam, on remarque tout de même qu’il ne suit pas ses collègues qui franchissent allègrement la ligne jaune, mais sans que se dessine pour autant le portrait d’un héros auquel s’identifier. A ce titre, sa première affaire, celle d’un suicide qu’il veut à tout prix définir comme un meurtre, le rend pathétique dans son désir de romanesque, et l’on croirait déceler en lui les symptômes d’un bovarysme de la subculture américaine de la deuxième moitié du XXème siècle.

Désillusion
Alors qu’il met le pied à l’étrier, John trouve en Harve, un inspecteur, un mentor possible : on passe de Zipper, son partenaire bas du front, à la figure héroïque tant convoitée. Après les longues litanies sur les motos et les girls, place à un discours sur l’achievement personnel (« My religion is myself »). Le traitement de la parole est fascinant : monologues ineptes, recours à des phrases toutes faites et des formules éculées, tout concourt à montrer des individus vidés, épuisés par un modèle auquel plus personne ne croit depuis longtemps. A ce titre, la longue intervention de Jolene, la girl next door à qui il n’est pas coutume de tendre le micro, est une formidable explosion cathartique : elle y révèle ses frustrations (évidemment, elle se rêvait star à Hollywood), mais aussi l’impuissance d’Harve, et fait voler en éclat toutes les facettes du cowboy et de son cadre si codifié.

(la suite du texte contient des spoils)

Rédemption
Puisqu’il y a bien pire que lui, le spectateur est subtilement invité à changer de regard sur Wintergreen : sa bêtise peut s’avérer une naïveté tout à fait salvatrice dans ce monde corrompu où l’on tabasse les hippies, on piétine des preuves ou on se remplit les poches. Face à ces minables, l’individu plie, mais ne rompt pas : les conséquences en seront catastrophiques, puisqu’il y perdra son modèle, son partenaire, et le poste qu’il ambitionnait. On serait tenté de comparer cet homme à l’Idiot, puni pour son humanité trop grande et pour le regard qu’il pose sur elle. Car Wintergreen aboutit au constat le plus tabou qui soit dans l’Amérique triomphante : la solitude est un mobile de meurtre bien plus puissant que le dollar. Cette psychanalyse décapante est dévastatrice, au point de lui refuser le droit de rester parmi les siens.

Punition
Le retour à la normale, une vie plus modeste mais en accord avec une morale définie, est donc impossible. C’est la splendide séquence finale, qui voit Wintergreen sombrer avec ceux qu’il a contre son gré supprimés, pour un malentendu comme seules les tragédies les plus sournoises savent en ourdir.
Le plan final, travelling arrière interminable, laisse au beau milieu de la route un motard chevauchant le bitume souillé de son sang ; la prise de vue déploie ce décor tant affectionné par Ford, et désormais rincé de tout idéal ; un épilogue ayant toute l’intensité poignante d’un requiem pour une nation.

(8.5/10)

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