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Avis sur Entretien avec un vampire

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L'irlandais Neil Jordan est un de ces réalisateurs qui aura su dans les années 90, redéfinir une mythologie en adaptant majestueusement le premier volume des Chroniques du vampire d'Anne Rice, sorti en 1976.

Poème baroque et mortifère, Entretien avec un vampire nous décrit la rencontre d'un journaliste cynique avec un homme ténébreux prétendant être un vampire. Ce dernier lui compte alors son histoire dans la chambre d'un hôtel sordide. Il remonte ainsi à sa vie humaine dans la Louisiane du 18ème siècle où jeune veuf, il fut vampirisé contre son gré par un inconnu répondant au nom de Lestat qui l'initia ensuite à sa nouvelle condition d'immortel. Mais les états d'âmes de Louis l'empêchant de donner la mort pour se nourrir, l'opposèrent très vite à la philosophie cynique de son mentor. Bientôt ce dernier lui donna la compagnie de Claudia, une enfant qu'il avait vampirisé. Très vite, celle-ci s'attacha à Louis jusqu'à voir en Lestat un obstacle à leur relation privilégiée. Suite à une confrontation avec leur mentor, Louis et Claudia sont contraint de quitter l'Amérique pour l'Ancien Monde. En Europe, ils découvrent ne pas être les seuls de leur espèce...

Après plusieurs tentatives d'adaptation, dont une de Tony Scott en 1983, le célèbre roman d'Anne Rice se voit enfin porté à l'écran par Neil Jordan en 1994. Le projet ne partait pas forcément gagnant, la présence du réalisateur talentueux de The Crying Game derrière la caméra étant contrebalancée par celle de la star Tom Cruise dans le rôle du légendaire Lestat. Anne Rice elle-même désapprouva publiquement le choix de la production, arguant qu'elle avait imaginé le personnage sur le modèle d'un acteur comme Rutger Hauer.

Tout aussi fondées pouvaient-elles être à l'époque, les craintes de l'auteure et du public furent vite dissipées face à l'interprétation irréprochable de Cruise qui trouva indéniablement en Lestat l'un de ses meilleurs rôles. On s'étonne même de voir la star briller ainsi dans le rôle de ce vampire dominant et sophistiqué, à la joie de "vivre" malsaine et à la cruauté sans limites. Face à lui, Brad Pitt, pas encore auréolé de gloire, campe un Louis sensible et inquiétant (un brin gnan-gnan diront certains) dont la relation ambigu avec la petite Claudia reste fascinante. Kirsten Dunst alors âgée d'à peine dix ans faisait ici déjà la pleine démonstration de son talent, révélant une justesse de jeu rarissime pour un enfant de son âge.

On aurait tort de réduire Entretien avec un vampire à un énième film de genre. D'abord parce qu'il adapte fidèlement une oeuvre littéraire et en saisit toute la richesse thématique : la quête existentielle du vampire Louis devient par extension celle de l'humain, le rapport à la religion, la notion de culpabilité au sens catholique, la trinité familiale, la relation homosexuelle, la frustration sexuelle... Encore aujourd'hui Entretien avec un vampire reste le film le plus transgressif du genre par les thématiques qu'il aborde et son sous-texte extrêmement subversif. Des qualités directement héritées du roman de Rice que Neil Jordan transpose avec talent à l'écran dans un récit picaresque au fil des siècles.

A travers le récit de Louis, le vampire devient une créature tragique condamnée à l'éternité. Voués à la solitude éternelle, les vampires selon Rice semblent en perpétuelle quête de leurs semblables, déterminés qu'ils sont à percer les secrets de leur immortalité. Le narrateur Louis se morfond ainsi régulièrement sur sa condition inhumaine laquelle fait de lui rien de moins qu'un imposteur parmi les vivants. Pas tout à fait mort, pas tout à fait vivant, esclave à jamais de sa soif de sang, Louis se considère comme un intrus, une aberration de la nature.
Il trouve ainsi un parfait contre-point en la personne de son mentor, Lestat, vampire épicurien et rigolard, se complaisant dans son statut inhumain. Cynique au possible, ce dernier ne remet jamais en cause son statut de prédateur et jouit pleinement de chaque seconde de son éternité.
Il faut également souligner l'importance du personnage de Claudia. Ce dernier reste absolument fascinant de par la contradiction qu'il représente. Claudia est une vampire de près d'un siècle, prisonnière d'un corps de petite fille de dix ans. Si elle donne tout d'abord l'impression de se contenter de sa condition, elle se met bientôt à envier la pleine maturité des femmes. Elle se rend alors compte de la cruauté de sa situation immortelle, condamnée à garder éternellement l'apparence et les propriétés d'une enfant qu'elle n'est plus. Une réalité immuable et cruelle, où la femme qu'elle est mentalement ne pourra jamais se réaliser physiquement. De là naîtra sa rancune envers Lestat qui la vampirisa sans jamais prendre conscience de ce à quoi il la condamnait, ne voyant en elle qu'un moyen comme un autre pour s'attacher la compagnie de Louis.

Le récit en Amérique cède bientôt la place à l'exil en Europe. Là, Louis et Claudia y rencontrent une communauté de vampires dont l'attachement aux traditions leur sera dramatique. Armand (Antonio Banderas), le chef de cette communauté, apparaît de prime abord comme le pendant positif de Lestat. Parce qu'il dit avoir toutes les réponses aux questions de Louis, ce dernier semble tout disposé à le suivre et à devenir son nouveau compagnon d'éternité.

Tout est une question d'évolution dans Entretien avec un vampire. Face à un monde en perpétuel changement, le caractère immuable des vampires les condamnent à une adaptation continuelle ou à la disparition pure et simple. Véritable relique d'un passé de légendes et de superstitions, le vampire de Rice est une créature condamnée à l'oubli par la modernité. Dans sa quête de réponses, Louis débouche bientôt sur le vingtième siècle et ses multiples révolutions. Voué à rester continuellement dans l'ombre, le vampire redécouvre ainsi la splendeur d'un lever de soleil par la magie naissante du cinématographe. Le temps semble passer si vite que Louis tombe bientôt au détour d'une maison en ruines sur un authentique fantôme de son passé.

Ce qui reste prédominant dans le film de Neil Jordan, c'est la relation purement sadomasochiste de Louis et Lestat et son sous-texte homosexuel. Lestat incarne le mâle dominateur, cynique et rigolard, se moquant continuellement des tourments existentiels de son protégé, et ce durant près de deux siècles. Ironique quand on connait la trajectoire dramatique du personnage à travers le cycle littéraire des Chroniques du Vampire.

Il faut également mentionner la superbe photographie de Philippe Rousselot qui livre un travail sur les couleurs tout à fait sublime ainsi que la superbe musique du compositeur Elliot Goldhental dont on retrouve les fulgurances lugubres et baroques de son score de Alien 3. Le film bénéficie en outre d'une direction artistique absolument grandiose, perdant ses personnages dans une succession de décors gothiques à l'atmosphère envoûtante. Une somme de talents et de qualités qui contribuent à faire de ce film une authentique réussite, tant sur le plan narratif que formel.

En mettant en avant plus que n'importe quel autre film par le passé la solitude inhérente au vampire, Neil Jordan atteint un sommet insurpassable de poésie baroque et de romantisme noir. Entretien avec un vampire s'impose alors comme le chef d'oeuvre absolu du genre, un somptueux conte gothique à la beauté funèbre et envoûtante.

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