Le phoenix peut-il renaître de ses cendres ?

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A peine sorti, le film est déjà culte. La critique arriverait-elle trop tard ?

Peut-être pas - après les éloges immédiats, la lecture des premiers dithyrambes et les attentes qui ont pu en résulter, le temps vient peut-être de la distance, du recul, de la mise en perspective ; c'est aussi le rôle de Senscritique.

Tout d'abord le film s'inscrit parfaitement dans la lignée des films de Spike Jonze - une entrée on ne peut plus originale, insolite, sur le monde d'aujourd'hui, avec l'exploitation (et le risque consécutif de faire long) de toutes ses ramifications. La nouvelle compagne de l'homme en bout de course, usé, sera totalement virtuelle,une intelligence artificielle, dans un emballage très miniaturisé, virtuelle mais susceptible d'évolution.

En fait l'idée n'est pas si originale que cela. Elle renvoie à deux thèmes, déjà stéréotypés sur le futur improbable du monde - addiction aux machines et solitude infinie. Dès les années 70/80 (et sans doute bien avant), les hommes prenaient pour compagnons (compagnes plutôt, ce sont semble-t-il des problématiques d'homme) des objets improbables : un porte-clés parlant (I love you - Ferreri - 1986), une poupée gonflable (Berlanga - Grandeur nature - 1974) ... Avec Her, le point de vue est cependant très différent : l'objet n'a plus rien de mécanique, de "palpable" mais il est doté d'une intelligence et surtout d'une conscience et d'une conscience en permanente évolution grâce à son interaction avec l'homme. On se rapproche plus de l'ordinateur révolté de 2001, mais là encore le parallèle ne tient pas : la finalité de la machine n'a rien de technique, la relation prétend atteindre au coeur de l'humain.

C'est peut-être le mythe de Pygmalion qui est le plus proche - avec la créature qui gagne peu à peu son autonomie (et Frankenstein n'est pas très loin non plus) - mais la différence essentielle est que toute incarnation est impossible : et la scène la plus frappante sans doute du film, celle de la tentative triolique, un homme une femme/corps et une femme virtuelle est un échec absolu.

Le film est parsemé de belles réussites et de belles idées : cette scène du trio, mais aussi les deux courses de l'homme au milieu de la foule, très semblables, la première guidée par la machine, sans contrôle et tout en maîtrise et qui se termine par la commande d'un repas et l'ultime, aussi nerveuse, hors contrôle et aboutissant à une chute spectaculaire , ou encore le contraste (illusoire) entre les scènes urbaines (à peine futuristes) et les scènes de nature, ou la très étonnante (et très déprimante idée) de l'homme écrivant (sur papier !) les lettres intimes des autres -alors que lui-même n'est plus capable de gérer sa propre intimité. Comment imaginer représentation plus déprimante de la solitude ?

Ces trouvailles renvoient à la même désespérance. Tout mène à l'échec. Et on peut songer (avec un point de vue évidemment très différent) à à l'Herbe rouge de Boris Vian. Toutes les confrontations avec la machine renvoient à un fragment du passé, qui aussitôt re-découvert est immédiatement nié et gommé : le fiasco du speed dating, certes avant la rencontre avec l'OS (avec Olivia Wilde), le fiasco des retrouvailles avec son épouse (Rooney Mara), le fiasco total du trio, l'essai vain d'incarnation de la compagne virtuelle et même les rencontres récurrentes avec l'amie (Amy Adams) qui ne sont que la répétition de deux désastres parallèles. De même les passages des scènes urbaines aux moments ruraux n'ont rien d'élégiaque : le passé n'est pas idéalisé mais très boueux - demi-tour impossible.

Autour de ces désastres, la liaison improbable finit par traîner en longueur et le ton très geignard, perpétuellement larmoyant adopté par Joaquin Phoenix (et sans doute imposé par le thème) finit par fatiguer - de même que la voix de l'intelligence artificielle (Scarlet Johansson), initialement séduisante, finit dans la durée par devenir une sorte d'affectation répétitive.

Le film renvoie à une réalité effectivement déprimante et à une solitude absolue et irréversible. Car il décrit un monde mutilé d'où le corps est rejeté (sinon sous ces multiples formes d'onanisme et de solitude misérable). Aucune issue. Et ce futur-là, sa morale implicite (dont je ne suis pas sûr qu'elle corresponde à celle vraiment visée par le film) nous replonge dans un passé très obscurantiste. Et de ce singulier retour vers le futur, il n'est pas sûr que l'homme phénix (l'homme, vous, moi - pas l'acteur) parviendra effectivement à se remettre.

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