L'ennemi intime

Avis sur Incassable

Avatar Fritz_the_Cat
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NE PAS LIRE AVANT VISION DU FILM

Intriguer, séduire, questionner, émouvoir.

Si l'on souhaite parvenir à tout cela en un même mouvement, ces objectifs sont difficilement conciliables avec le cynisme. M. Night Shyamalan, tout juste auréolé du succès surprise de Sixième Sens, va immédiatement profiter de la confiance acquise auprès du public. Une confiance pourtant gagnée par son art de la manipulation, le twist final de sa ghost story ayant enthousiasmé les foules au point d'aller revisiter son oeuvre avec un oeil neuf. Mais ce nouvel appétit pour un cinéma capable de mener son audience par le bout du nez, le cinéaste va le traiter comme un objet précieux.

Intriguer

Cet objectif est rempli avant même l'achat du ticket, conséquence d'une campagne promo axée sur le succès de Sixième Sens. Désormais averti du côté roublard de Shyamalan, le public consentant pourra s'amuser à essayer de percer à jour un mensonge qui serait, comme dans Sixième Sens, étalé sous ses yeux en toute impunité. Peine perdue, le twist n'intervenant ici que comme moyen et non pas comme fin. Si revoir le premier film de Shyamalan pousse malgré lui tout spectateur à en scruter les mécanismes, Incassable s'écarte de ce chemin. Ou du moins, il en minimise les effets, y préférant l'identification. Il dessine d'ailleurs d'emblée ses antagonismes, à la faveur des cris d'un nouveau né déjà brisé en mille morceaux.
En parallèle, les prémisses du film suffisent à rendre curieux. Survivant miraculé d'un accident ferroviaire, David Dunn (Bruce Willis) se sort du traumatisme sans dommages. Inexplicable, un mystère laissé tel quel ouvrirait la porte à une interprétation "miraculeuse". Très peu pour Shyamalan. Et c'est par ce postulat qu'Incassable intrigue au-delà du raisonnable : ce qu'il cerne, convoque, c'est la notion de croyance, pas la Foi. Ce que le long-métrage s'attache à faire accepter, ce n'est pas la possible existence de Dieu mais celle d'êtres surhumains vivant leur vie comme tout un chacun. Celui du film est inconscient de son statut. C'est par indices, insinuations, et finalement une démonstration qu'il s'acceptera.

Séduire

Plaire au public, c'est une convention dont se joue Shyamalan, épaulé par un Willis bien décidé à amorcer une seconde carrière loin du marcel de John McClane (ok, il a un peu changé d'avis depuis). De fait, il organise un maximum de scènes a priori banales : l'entrée d'un stade bondé, un repas de famille, une discussion inquiète à l'entrée d'une chambre à coucher, une séance de sport dans un sous-sol privilégiant les rapports-père fils... Du "réel" rendu extraordinaire par le sujet choisi, ces éléments servant à dessiner le parcours qui amènera un simple agent de sécurité à fouiller son passé pour comprendre qui il est vraiment. Faire en sorte que le public se sente proche des protagonistes, voilà le plus beau des talents de conteur.
Plus génial encore, cette séduction du public fait appel à une idée moins noble mais jubilatoire une fois sur un écran : la séduction, mais en vue de cocufiage. Alors qu'il ne nous a même pas été présenté, la première scène montre David Dunn dans son train quelques minutes avant l'accident, alors qu'il tente de séduire une jeune-femme après avoir discrètement retiré son alliance. Un fiasco hilarant capté avec une finesse inouïe, la conversation étant filmée en plan-séquence depuis l'interstice séparant les deux sièges de devant. Un procédé qui révèle le travail de mise en scène auquel était enclin Shyamalan pour un simple dialogue à deux voix...

Questionner

Dans Sixième sens, l'auteur attendait la toute fin du film pour retourner son public comme un gant. Ici, c'est dès le troisième acte qu'a lieu la révélation : le héros du film est bien un super-héros, et va désormais agir en conséquence. L'occasion d'un plan casse gueule mais formidable à l'écran, Willis ouvrant ses bras dans un bain de foule tel un prophète. La religion est pourtant à nouveau bottée en touche, Dunn n'attendant nul fidèle, n'ayant nul message à délivrer et restant le seul dépositaire des secrets qu'il perçoit. A chacun de nous, quelle que soit notre obédience religieuse, de croire ou pas à ce protagoniste encapuchonné. Et d'être d'accord ou non avec sa façon d'agir.
A ce titre, le sublime climax serait parfait s'il ne présentait pas un personnage d'assassin trop caricatural, crachant sa bière sur des victimes déjà bien amochées. Une faute de goût qui est bien peu de chose pour un résultat aussi tendu, la violence qui imprègne ce dernière acte devenant par la force des choses incroyablement apaisante. Comme souvent, on aura tôt fait d'y voir un plaidoyer pour la peine de mort mais Incassable profite de sa longue mise en place pour préparer ce passage à l'acte tout sauf gratuit, le meurtrier, parfaitement conscient de ses atrocités, réservant de toute évidence un sort abominable à cette famille et aux suivantes. Et Shyamalan, là encore, d'évacuer toute notion de miracle une fois son héros sorti de la piscine où il manque de se noyer : c'est grâce à l'aide des autres qu'il parvient à se relever, pas à une prière ou une intervention divine.

Emouvoir

Reste bien entendu le problème de l'unique, mais évidente, invraisemblance du film. Comment Elijah (Samuel L. Jackson), le mentor de David, a-t'il pu, vu ses moyens d'action et son état de santé, mettre en place tous ses projets ? La sincérité du cinéma de Shyamalan incite souvent à accepter la vision de ses héros le temps d'un film, qu'elle soit pétrie de rédemption (Signes) ou d'angoisse (Sixième sens).
Concentrant la part d'ombre du personnage en un flash-back partagé, Shyamalan nous intime de croire à l'existence de cet homme si désespéré de trouver sa nemesis qu'il en fit payer le prix aux innocents par des actes meurtriers. Un bad guy cruel et magnifique, dont l'enveloppe physique fragile contraste avec sa détermination inflexible.
C'est d'ailleurs lui qui choisit de serrer la main à David, sachant qu'il lui offre une vérité condamnant leur amitié naissante. Faisant du lien affectif tissé entre le public et l'infirme un piège terrifiant, Shyamalan touche du doigt sa thématique : l'apparence, un fauteuil roulant ou un coupe-vent formant ici autant de panoplies. Un moment bouleversant pour le héros comme pour le public qui aura bien voulu suivre ses pas. Pas étonnant, dès lors, que cet instant soit le plus beau du film aux côtés d'un autre flash-back. Soit celui sur l'accident de jeunesse de David, où l'adolescent, miraculeusement extrait d'une carcasse accidentée, s'en va porter secours à sa compagne en un tout premier acte d'héroïsme anobli par la musique tétanisante de James Newton Howard...

...Renaître ?

Nous étions en 2000. Ni Marvel ni DC n'avaient entamé leur règne. Sans même de référent contemporain, Shyamalan parvint tout de même à en extraire l'essence. Dans sa démarche, il simplifia l'attirail d'un genre pour en sublimer la silhouette, à l'image de celle de Willis, cet homme dans la foule attentif à la mauvaise conscience du monde. Qu'importe si la suite de sa carrière n'a pas convaincu la majorité : Incassable prouva qu'en s'attaquant à la culture populaire, Shyamalan était capable de l'embellir.
Alors allergique au cynisme, l'auteur confirma également ses capacités de directeur d'acteurs, révélant la facette profondément humaine de comédiens entrés dans l'inconscient collectif, à l'époque, comme deux des durs à cuire de Pulp Fiction. Tiens, Pulp Fiction, en voilà un autre second film qui a su profiter de ses acquis critiques pour amener le public sur un terrain plus tortueux...

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