« Pendez-moi, j’ai défié le monde… » chante Llewyn dans la chanson qui ouvre le film. Tout est là, comme souvent chez les frères Coen, pour irrémédiablement condamner le protagoniste. Parasite, squatteur, coucheur irresponsable, voire collègue antipathique, il promène ses échecs dans l’hiver du Village des sixties naissantes. Nul glamour, mais une atmosphère d’époque gelée, où les mélopées d’un folk solaire semblent appartenir à un âge d’or non pas du passé, mais d’une autre dimension.
Si l’on ne rit pas d’un loser, le parti pris voudrait qu’on s’indigne pour lui et que l’on condamne le monde qui l’entoure. La force du propos est de ne jamais choisir son camp. Pathétiquement et modestement humain, Llewyn trimballe sa carcasse, sa guitare quand il y pense, et ce chat Ulysse dans une odyssée dont les péripéties ne sont qu’une suite d’annulations. Il n’est pas surprenant que le thème de l’avortement ou d’une reine morte en couche traverse le film et ses chansons, qui pourraient se résumer dans cette dynamique d’un impossible avènement.

Le monde est ce qu’il est. On pourrait s’offusquer des saillies libidineuses de Papi, du cynisme de Goodman, de la vénalité des impresarios, de la mauvaise foi de l’ancienne maitresse ou de l’accueil étouffant des Gofrein. On peut s’inquiéter de l’étroitesse des couloirs, qui n’est pas sans évoquer l’oppression de Barton Fink.

Mais dans cette atmosphère laiteuse, grâce à une superbe photographie qui parvient conjointement à magnifier la picturalité des scènes et souligner le regard distant et pudique qu’on porte sur elles, il est impossible de blâmer qui que ce soit. Rien ne fonctionne, le sort semble en effet s’acharner, mais c’est un tragique sans Dieu, ni larme, ni sang.

Le monde est une voiture rutilante, prête à vous emmener vers la gloire, mais sans clé sur le contact.

Llewyn porte sur les autres le regard qu’ils lui accordent. Son regard torve sur les autres chanteurs, son apparente incapacité à l’empathie est le strict reflet du monde face à sa carrière. Les conversations sont la plupart du temps polyphoniques, à trois, sans que l’échange initial aboutisse à quoi que ce soit.

Reste donc le folk, ce « passé qui ne se démode pas », seule prise de parole possible sous forme de monologue. Des bulles de beauté dans un monde décati. Des parenthèses enchantées dans une trajectoire vers l’impasse.

La structure narrative toute entière est fondée sur ce motif : l’impasse dans laquelle Llewyn se fait tabasser ouvre et clôt le film, violent contrepoint aux légendes qui parviennent à émerger, à l’instar de Dylan. A sa sœur qui lui montrait un disque de jeunesse enregistré à huit ans, Llewyn affirme qu’un artiste ne dévoile pas ses débuts pour ne pas briser le mythe. C’est dans cette contradiction que se loge ce film inachevé, profondément touchant et authentique : un mythe avorté, brisé avant même d’éclore, dans le deuil d’un frère de chant, à l’ombre d’une ville et sous la neige de l’histoire.
Sergent_Pepper
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Le 15 avril 2014

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6 commentaires

Inside Llewyn Davis
Sergent_Pepper
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That’s all folk.

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