Quand l'amour combattit le temps

Avis sur Interstellar

Avatar Dream
Critique publiée par le (modifiée le )

Christopher Nolan a vraisemblablement souhaité, avec Interstellar, décliner l'humain sous toutes ses formes. L'épuiser de fond en comble afin d'en extraire l'ensemble de nuances et de paradoxes qui le composent. Ambition purement humaniste, que de s'intéresser si profondément à ce qui forme notre personnalité, conditionne nos choix et se répercute, à grande échelle, sur l'évolution de la civilisation toute entière. Ce voyage de près de trois heures aux confins de l'espace n'est donc qu'un prétexte pour déployer, au travers de multiples personnages, ces questionnements autour de notre rapport à l'infiniment proche (soi-même, sa famille) et à l'infiniment lointain (les autres, les générations futures). Au contraire de ce que l'on pouvait envisager le film n'est alors que très peu pourvu de la magie et du mystère découlant de la « fascination spatiale ». Seules se succèdent des prises de décision, plus ou moins immuables, et des décharges émotionnelles, préfigurant ou faisant suite à ces décisions-là.

Ainsi lorsque l'équipage mené par Cooper décide d'investiguer sur la planète Miller, choix le plus logique en apparence, ce sont vingt-trois années qui s'évaporent inutilement. Après une séquence spectaculaire, où le spectateur est pris dans la frayeur et la jouissance euphorisante d'une telle ampleur cinématographique, retour à l'intime : champ/contre-champ entre Cooper et des messages vidéos envoyés par ses proches, s'étalant sur deux décennies. Nolan a l'ambition, à ce premier moment véritablement charnière – ce qui précédant n'étant qu'une très longue introduction –, d'asséner à son spectateur une véritable décharge émotionnelle. Pour ce faire il s'empare du temps, fluide immonde s'écoulant inlassablement, comme d'un allié implacable. Et il lui oppose l'amour, la seule chose, selon lui et comme le dira l'un des personnages, à être capable de combattre le temps, de subir ses épreuves et de demeurer malgré tout, quand plus rien d'autre ne demeure.

Or cette mécanique d'émouvoir en entremêlant le temps et l'amour, en faisant entrer en connexion deux choses si peu semblables (à l'exact opposé de l'amour, le temps est infidèle), déployée de la sorte, en une simple séquence en champ/contre-champ larmoyante au possible, me paraît forcée et, par conséquent, inefficace. Ce n'est d'ailleurs que le premier jalon de ce conflit entre le temps et l'amour, irriguant le récit jusqu'à cette conclusion attendue où le père prend la main de sa fille comme un fils prendrait celle de sa mère : l'amour est d'une omnipotence telle, l'ayant emporté sur le temps, qu'il n'y a plus de père ou de fille mais juste un lien, d'une force incommensurable. Invisible, il échappe à toute emprise, lorsqu'il parvient par exemple à faire tomber quelques livres pour communiquer un message salvateur. Encore une fois je déplore la mécanique utilisée. Le réalisateur prend notre main et la serre avec encore plus de vigueur que ne peut le faire Cooper avec sa fille. Cela résonne comme l'échec de se servir de la cinématographie, pourtant bel et bien capable d'émouvoir un spectateur autrement que par ce procédé simpliste saturé de larmes et de musicalité.

C'est dans cette simplicité cinématographique que résident toutes les limites du film. Y compris au niveau du traitement des personnages, que Nolan désire pourtant complexifier dans son souhait annoncé de traiter de l'humain. Arrive toujours un moment où les personnages sont partagés entre égoïsme et altruisme. Cet autre conflit, destiné selon toute logique à enrichir le conflit plus général que j'évoquais précédemment, en rendant les personnages plus riches et intéressants, n'est jamais entièrement creusé. Cela exclut le spectateur de véritables tiraillements, de véritables réflexions, telle que ce genre de mission aurait pourtant dû engendrer. Lorsque le personnage d'Anne Hataway s'entête à miser sur la planète Edmunds, sous prétexte qu'elle était l'amante de celui qui y a été expédié des années auparavant, nourrissant l'espoir secret de le retrouver, l'on se dit que, peut-être, ce conflit va être traité frontalement, au point d'en déchirer le spectateur. Nolan éradique pourtant tout potentiel développement en trente secondes. Cooper a pris sa décision. Point. Nous n'avons jamais accès aux répercussions que cela peut (doit ?) avoir sur Anne Hataway. Le cinéaste lisse son personnage féminin, pour ne surtout pas l'égratigner, minimisant son égoïsme mais le déshumanisant par la même occasion, inévitablement.

Pire, lorsque le personnage de Matt Damon, au contraire incarnation suprême de l'égoïsme, révèle son instinct de survie proche d'une folie égotique, il ne se transforme qu'en un bête antagoniste, pour lequel le spectateur ne peut avoir que rejet et mépris. Or l'intérêt d'avoir un tel personnage dans le récit n'aurait-il pas dû être de pousser le spectateur à épouser, ne serait-ce que le temps d'une minute, son point de vue ? Ou tout du moins de lui faire ressentir sa détresse légitime au point de le comprendre et de ressentir ses émotions, sans pour autant les approuver ou les partager ? Stanley Kubrick réussissait cela brillamment lors de la mort de HAL, séquence devenue culte dans l'histoire du cinéma pour la manière dont elle humanise le robot, le monstre, en le rendant émouvant et en transmettant avec une puissance inouïe sa peur de la mort. Rien de tel dans Interstellar, jamais la pluri-humanité ne se dévoile, comme si le réalisateur ne voulait pas prendre le risque de démultiplier ses personnages pour préserver la fibre empathique et émotionnelle dont il veut absolument pourvoir son film.

Quel intérêt ? Je n'aime pas ces personnages qui (f)ont pourtant tout pour qu'on les aime. Je n'aime pas cette humanité soi-disant complexe qu'on ne cesse d'affadir tout au long du film. Elle en devient unidimensionnelle, contraire même aux intentions initiales du film. Et jamais celui-ci ne déraille ni ne vient perturber son spectateur. Tout se déroule comme prévu. Même les retournements de situation habituellement si chers à l'auteur se manifestent et s'exposent lors du premier quart, coupant court à toute surprise momentanément réjouissante. Interstellar est certes un colosse distendu, étourdissant, frôlant de nombreuses thématiques passionnantes, mais il ne délivre à aucun moment la moindre séquence prodigieuse capable de s'auto-suffire : dés-imbriquer-les, démembrer ce monstre cinématographique, et il ne reste que des séquences qui ne vont jamais aussi loin qu'elles le pourraient, beaucoup trop sages, ayant réussi, à défaut de m'émouvoir ou de m'enthousiasmer, à m'ennuyer terriblement.

Et vous, avez-vous apprécié la critique ?
Critique lue 1798 fois
64 apprécient · 31 n'apprécient pas

Autres actions de Dream Interstellar