Ce petit goût désagréable

Avis sur Jodorowsky's Dune

Avatar Alfred Boudry
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Qui sait pourquoi ce film est sorti en France trois ans après sa production? Peu importe.
Je l'ai vu parce que je voulais voir les images, celles de ce tournage monumental qui n'a jamais eu lieu. De ce fim qui devait "révolutionner le cinéma et nos consciences", selon les termes pas particulièrement modestes de son initiateur, l'initiatique Alejandro Jodorowsky, considéré comme un génie par pas mal de gens, notamment lui-même.
Alors, oui, les images sont belles, prometteuses, et la séquence (vers la fin) où l'on voit en parallèle tous les films influencés par le storyboard de Dune est assez parlante. Quoique, il faut la nuancer, notamment en ce qui concerne Alien, dont il est parfaitement logique qu'il ait servi d'exutoire à Dan O'Bannon, HR Giger, Möbius et Chris Foss, tous les quatre frustrés de l'échec de Dune, et sans doute désireux de réutiliser le travail fourni pendant plus de deux ans.
Il paraît donc que ce serait la peur face au génie du créateur qui aurait poussé les producteurs US à décliner le financement du projet. La peur de devoir laisser exprimer un message dérangeant l'establishment et "ouvrant les consciences à d'autres perceptions". Moi, je veux bien. Pourquoi pas? Après tout, des producteurs US avaient déjà, en 1966, mis sur la touche un réalisateur génial qui entendait travailler à sa manière propre, le remplaçant progressivement par un tâcheron obéissant (il s'agissait d'Akira Kurosawa, pour Tora, Tora, Tora !; remplacé par Kinji Fukasaku, Toshio Masuda et Richard Fleischer). Peut-être ces hommes d'argent voulaient-ils éviter de perdre de l'argent?
Ouais, peut-être.. Personnellement, j'ai une autre hypothèse: à savoir que, peut-être, personne n'avait envie de se fader un égocentrique aussi totalement démesuré que M. Jodo. N'est-il pas agaçant d'entendre M. Jodo accuser Douglas Trumbull d'être "imbu de lui-même" alors qu'il est difficile (voire impossible) d'imaginer quelqu'un plus imbu de lui-même que M. Jodo? A part Dali, bien sûr, mais M. Jodo raconte comment il l'a embobiné, grâce à une idée géniale de M. Seydoux (le papy à sa fifille).
Passons sur le fait que, au cours de sa quête des "guerriers" dignes de faire son film, M. Jodo ne se soit pas adressé à une seule femme. (Non, Amanda Lear n'est pas une femme; quelqu'un qui est né "entre 1939 et 1950", à Hong Kong ou Saïgon ou ailleurs, et qui se vante d'avoir subi "tellement d'opérations que les chirurgiens ne savent plus ce qu'il en est" n'est pas une femme; c'est un concept).
Passons, à la rigueur, sur le fait que M. Jodo ait voulu instiller de la spiritualité et du symbolisme dans une oeuvre qui n'en contient pas forcément, puisqu'elle est assez bien conçue et ouverte pour que chacun puisse l'interprèter à sa guise. Le symbolisme m'a toujours ennuyé (au mieux), irrité ou fait gerber.
Mais il y a une intervention du monsieur que je ne peux laisser passer. C'est lorsque, pour justifier son changement de fin (Paul Atreides est égorgé mais il est réincarné dans tous ses adeptes, et sa voix parle à travers eux; un "message" plus chrétien que ça, j'ai du mal à imaginer, mais bon), il explique : "La robe de la mariée, tu dois la déchirer; si tu respectes la mariée, tu n'auras pas d'enfant. Il faut la violer. J'ai violé Frank Herbet." Le tout en riant, bien sûr, parce que c'est censé être bon enfant. Parce que ce n'est pas méchant.
Ouais, c'est possible. Toutefois, ça sent un peu le rance, cette façon de dire les choses; ça vous a des relents de culture du viol.
Mais il paraît que le génie excuse tout. Les tortues et les grenouilles sont ravies de l'apprendre. Quant au syncrétisme religieux, il continue à m'emmerder.

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