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Jodorowsky's Dune par Claire Magenta

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Présenté à La Quinzaine des réalisateurs, le documentaire de Frank Pavich, Jodorowsky's Dune, fut l'un des événements de l'avant dernier Festival de Cannes. Gravé dans l'inconscient collectif comme un chef d'oeuvre inachevé, resté à l'état d'embryon faute de financement supplémentaire, l'adaptation du roman culte de Frank Herbert par Alejandro Jodorowsky aura suscité et nourri nombre de fantasmes depuis quatre décennies. Pouvait-il en être autrement compte tenu de l'ambition démesurée du chilien, du casting retenu et des personnes impliquées dans ce projet bigger than life pour reprendre l'expression anglophone ? A charge pour Frank Pavich, déjà auteur à l'âge de 22 ans du documentaire N.Y.H.C retraçant l'histoire du hardcore new-yorkais, de nous conter à partir des interviews des protagonistes de l'époque, cette aventure humaine commencée en 1973.

« Je voulais faire un film qui donnerait aux personnes les hallucinations du LSD sans en prendre. [...] je voulais fabriquer les effets de la drogue. [...] Ce que je voulais c'était créer un prophète ».

Une introduction qui en dit long sur la vision de Jodorowsky. Dune devait lui permettre d'aller encore plus loin que ces précédents longs métrages. Désireux à la fois d'ouvrir de nouvelles perspectives, et de toucher au sacré par la venue de ce dieu artistique, la tâche du réalisateur d'El Topo s'avérait ardue et allait prendre la forme d'un combat.

Distributeur en France de La montagne sacrée, Michel Seydoux décida, suite au succès inattendu de ce dernier, de produire le prochain film de Jodorowsky, et cela quelque soit le sujet. La légende veut que le chilien choisisse au hasard le livre d'Herbert sans en avoir lu auparavant une seule ligne. Une fois rachetés les droits à Hollywood, Seydoux s'attelle à louer un château pour Jodo, à lui de trouver son équipe, ses « guerriers spirituels ».

Le documentaire décrit chronologiquement ainsi les diverses rencontres qui vont permettre à Jodo de réaliser son rêve. Se joindront successivement Jean "Moebius" Giraud, qui mettra en forme un titanesque storyboard, bible de 3000 dessins où l'auteur de Blueberry fera autant office de chef opérateur que de responsable des costumes, et un inconnu prénommé Dan O'Bannon, dont le seul fait d'arme à l'époque (en 1974) fut d'être le scénariste et responsable des effets visuels de la comédie science-fictionnelle Dark Star du non moins méconnu John Carpenter. Premiers bras armés de Jodo, Moebius et O'Bannon furent rapidement rejoint par l'illustrateur Chris Foss et l'artiste plasticien suisse H.R. Giger.

Pour le casting, Jodorowsky voit grand, très grand, rien ne saurait freiner son aspiration : Salvador Dali dans le rôle de l'Empereur Padishah Shaddam IV, David Carradine dans celui du Duc Leto Atreides, Orson Welles et Mick Jagger pour incarner le Baron Vladimir Harkonnen et son neveu Feyd Rautha ou encore Udo Kier, acteur Warholien dans le rôle du mentat au service de la maison Harkonnen. Non sans humour, le réalisateur décrit ainsi à chaque fois les circonstances de ses diverses rencontres, et comment il réussit par chance, ou par malice, à obtenir l'accord de ces personnages haut en couleur : Dali devenant l'acteur le plus payé au monde à 100 000 $ la minute. Mais le plus incroyablement surréaliste est sans doute le traitement quasi spartiate auquel sera soumis Brontis, le fils de Jodo, et interprète de Paul Atreides : un entrainement intensif d'arts martiaux, six heures par jour, sept jours par semaine pendant deux ans afin d'en faire symboliquement un kwisatz haderach.

Ajoutons Pink Floyd, ou l'un des plus grands groupes de rock du monde (les anglais venant tout juste de sortir Dark Side of the Moon), pour la musique, le projet, non content de devenir de plus en plus énorme, demandait l'aide financière conséquente d'un studio hollywoodien (le budget estimé était de 15 millions, soit une somme loin d'être négligeable en 1975). La suite fait désormais partie de l'histoire. Face aux refus polis des différentes majors, celles-ci remettant en cause à la fois le budget demandé pour ce genre de film, et le choix de ce réalisateur borderline étranger à leurs impératifs commerciaux, la vision mystique cinématographique de Jodorowsky n'avait plus lieu d'exister ; il ne restait plus qu'à son groupe de guerriers d'être récupéré, au même titre que certains idées du storyboard, par Hollywood (chaque studio ayant reçu la précieuse bible).

Illustré par de nombreux extraits du fameux storyboard de Moebius, le documentaire en fait revivre via l'animation quelques scènes marquantes : l'ouverture du film, qui se voulait être le plus long plan séquence du cinéma, dans la lignée de celui de La soif du mal d'Orson Welles, ou bien la scène finale et la mort de Paul (le scénario de Jodo prenant par moment de grandes libertés par rapport au roman originel). Enrichi des regards extérieurs de Gary Kurtz, producteur de Star Wars et de L'empire contre-attaque, et de Richard Stanley, réalisateur de Hardware, Jodorowsky's Dune aurait néanmoins gagné à être complété par d'autres avis plus constructifs et moins anecdotiques, voire critiques.

Portrait de Jodorowsky et de son Dune avorté, le documentaire dresse un bilan loin d'être si catastrophique, Pavich préférant, non sans raison, plus retenir l'influence qu'eut la préparation de ce non film dans le cinéma fantastique des années à venir, que l'échec d'une entreprise utopiste.

Un incontournable pour tout amateur de SF.

http://www.therockyhorrorcriticshow.com/2014/07/jodorowskys-dune-frank-pavich-2013.html

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