La famille hurlante

Avis sur Juste la fin du monde

Avatar Clode
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Au sein de la famille de Louis, ils ne se ressemblent pas tellement. Non. Pour commencer, ils ne se ressemblent pas beaucoup physiquement. La famille de Louis n’est pas une de ces familles où tout le monde partage un point distinctif bien particulier, une long nez effilé comme un mousquet qui vous vise à bout portant partout où vous pouvez bien vous trouver, de grandes oreilles posées sur le côté de la tête comme de larges nénuphars de chair ou alors une de ces têtes parfaitement rondes qui semblent défier la science. Non. Et puis ils ne se ressemblent pas tellement en termes de caractère non plus.

Au sein de la famille de Louis, ils ne sont pas tous blagueurs ou tous joyeux ou tous mélancoliques ou tous bavards ou tous silencieux ou tous mystérieux ou tous sombres ou tous sérieux ou tous impulsifs comme ça se fait dans certaines familles, où tout le monde semble être le prolongement d'une même personne. Non plus. En revanche, ils partagent bien un petit quelque chose en commun, un petit quelque chose qui est déjà de trop. Parce qu'au sein de la famille de Louis, ils sont tous instinctivement insupportables, si bien qu'on est avec eux depuis à peine quelques minutes dans le couloir de leur maison que l'on a déjà envie de sortir pour aller voir chez les voisins s'il ne s'y passerai pas quelque chose de plus agréable à regarder.

Mais surtout et avant tout, au sein de la famille de Louis, ils aiment bien crier, et ils crient très bien, d'ailleurs. Ils crient très souvent, ils crient très fort, ils crient très longtemps. Aussi bien la mère peinturlurée, incarnation visuelle d'un personnage de livre de coloriage d'une jeune fille relativement créative et passablement excentrique, que la petite sœur rebelle agacée par tout ce qui l'entoure et attiré par tout ce qui lui échappe, que le grand frère grimace, bruyant et explosif, mi-jeune-pitbull-combatif, mi-tornades-d'insultes et que sa femme contraire, silencieuse et paisible, qui est tous ce qu'il n'est pas. Tous sont insupportables et tous passent leur temps à crier. Tous sauf Louis, silencieux et énigmatique, le regard perdu dans le vide, qui revient après 12 ans d'absence, passés dans un ailleurs très loin de tous ces cris et de tout ce bruit, pour leur annoncer une tragique nouvelle.

Alors pour son retour, la famille de Louis fait les choses en grand, comme il convient de le faire dans ce genre d'émouvantes retrouvailles, elle y met les moyens et elle y met de l'envie et elle y met du cœur et ils s'en vont crier dans toutes les pièces de la maison. Mère peinturluré, petite sœur rebelle, grand frère grimace s'en vont crier dans le couloir en attendant son arrivée et s'en vont crier dans le salon à propos des tenues qu'ils portent et s'en vont crier dans la cuisine en se rappelant les sorties du dimanche et s'en vont crier sur la terrasse sur ce qu’ils ressentent. Des cris de colère, des cris d'exaspération, des cris d'incompréhension, des cris de moqueries, des cris de reproches, des cris de rage, des cris, des cris et encore des cris et la maison se transforme en grand champs de bataille stratégique avec explosions de voix et rafales de hurlement au milieu des formules de politesse et des petits plats cuisinés et des moments de gènes. Et arrive forcément un moment où ils ont déjà criés dans toutes les pièces de la maison, alors ils sortent et ils s'en vont se crier dessus dans la voiture.

Ils se crient dessous partout pour ne pas dire ce qu’ils voudraient vraiment dire, parce qu'ils sont débordés par tous ces petits ressentiments qui ont construit de grandes boules de ressentiment prêtes à exploser au plus profond d’eux, parce qu'ils ne veulent pas vraiment se révéler devant ses étrangers familiers, ces inconnus qu’ils connaissent depuis toujours. Et pendant ce temps-là, Louis, qui est enfin là mais est en même temps absent, comme toujours, erre d'une pièce à l'autre comme un fantôme, flottant dans un royaume parallèle aux frontières du temps, peuplé de lointains souvenirs qui reviennent trotter doucement dans sa tête.

Alors Louis, déstabilisé par ces retrouvailles, rien n'ayant vraiment changé mais tout étant quand même différent, perdu dans ce présent-passé qu'il sait sans futur, écrasé par tous ces cris et toutes ces vérités silencieuses qui se cachent maladroitement derrière, fini par se ranger derrière un écran de banalités rassurantes. Et quand il essaye bien de dire ce pour quoi il était venu, ce pour quoi il a rompu cette éloignement, ce qui a déclenché ce grand ballet synchronisé de cris, grand-frère grimace le protège du désastre de la révélation. Et il protège aussi le reste de la famille du poids de la vérité. En criant.

Des cris d'aides, des cris de solidarité, des cris d'amour.

Finalement Louis reste quelques instants seul dans cette maison qui n'a jamais était la sienne. Silencieuse. Enfin.

Pendant ce temps-là, les autres sont dehors et Louis est de nouveau absent, même s’il est là. Bientôt, il ne le sera plus. Et alors rien ne changera.

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