FAQ Xavier Dolan - Comprendre et apprécier Juste la fin du monde

Parce que je n'arrive pas spécialement à remettre toutes mes idées en place, parce que je n'arrive parfois pas à séparer le négatif du positif dans ce film, et surtout parce que je n'ai aucune idée de ce que je vais vous écrire dans cette critique, je vous propose une petite FAQ. Je me pose des questions, et je tente d'y répondre avec le plus de sincérité possible. Ce que j'aime par-dessus tout avec Dolan, c'est le fait que d'un film à l'autre, on puisse l'adorer ou le détester. Que l'on puisse trouver ses films faux ou d'une authenticité exemplaire. C'est ce qui fait aussi un grand réalisateur, savoir prendre des risques, gâcher son potentiel, parfois le surpasser. Juste la fin du monde peut être détesté comme adoré. Cela dépend. Cela dépend de nous, de notre caractère, de ce qu'on attend de Dolan, de notre sensibilité, mais surtout de nos différences. Voir ce film comme un film vide est tout à fait admissible. Mieux, c'est presque une évidence. Le voir comme un film immensément riche peut aussi être admis. C'est une question de différences. Et, pour Dolan, j'adore voir sur SensCritique des gens s'écharper sur chacun de ses films. C'est rare, mais j'aime voir des gens qui n'ont pas aimé Juste la fin du monde. Car je les comprends. Je sais ce que l'on ressent quand on devrait être touché, mais qu'on ne l'est pas. C'est frustrant. Frustrant d'être passé à côté, frustrant de voir d'autres ne pas être frustrés. Et, parfois, je me trouve de l'autre côté du miroir, comme maintenant.


Qu'est-ce qui marque le plus dans ce film ? Qu'est-ce qui vient comme une évidence au générique ?


Je me demandais déjà, avant ce film, si Xavier Dolan était un directeur d'acteurs de génie ou simplement quelqu'un qui savait écrire divinement bien pour les femmes, et quelqu'un qui avait très bon goût en matière d'acteurs et d'actrices. Je me le demandais sincèrement. Puis quand j'ai vu le casting de Juste la fin du monde, et ces trois actrices avec qui j'ai tant de mal, je me suis dit qu'il était l'un des seuls à pouvoir tenter ce pari. Parce que dans ce film, exit la lesbienne bobo en proie aux pires tourments ou la môme Piaf. Parce que dans ce film, c'est un huis clos, des dialogues et toujours des dialogues. On verra ce qu'elles valent. Et à la fin de la projection, j'étais abasourdi. Abasourdi par les prestations que je venais de voir, bien sûr, et abasourdi par le talent de Dolan. Les cinq prestations sont monumentales, c'est bien simple. Et je me suis dit : un mec qui arrive à te faire dire, dans un même film, que Seydoux et Cotillard sont monumentales, c'est un des plus grands directeurs d'acteurs au monde. Et ça l'est. Définitivement.


Qu'as-tu pensé de Marion Cotillard ?


Jusqu'à maintenant, je disais à qui voulait bien l'entendre qu'elle était une mauvaise actrice. Je le pensais, mais c'était une affirmation qui prenait vraiment du plomb dans l'aile tant les arguments étaient faibles de mon côté. Il y a bien trois ou quatre films où je la trouvais excellente. Qu'on se le dise : elle réalise ici ce qui est, pour moi, dans un cadre actuel et contemporain, le meilleur rôle de sa carrière. Et je ne peux plus dire, simplement, qu'elle est mauvaise actrice. C'est une hérésie. Une actrice qui fait quatre ou cinq films où elle se trouve être excellente, ce n'est plus une mauvaise actrice depuis longtemps. Ca s'appelle une grande actrice. Mais laissons les termes pompeux de côté. Marion Cotillard bafouille. Parce que dans ce film, les personnages bafouillent, répètent, minaudent, ne parlent pas fort, élèvent la voix, ne se font pas comprendre. Les personnages existent. Ils sont ancrés dans le réel plus que jamais avec Dolan. Le personnage de Marion Cotillard est celui qui ressemble le plus avec celui de Cassel (on y reviendra) au héros principal. Elle dit toujours oui à son compagnon, elle écoute, elle ne se rend pas compte qu'elle n'est pas importante. Et qu'elle est en dehors de leurs blessures. Elle ne se rend pas non plus compte qu'ils sont tous en dehors. Elle est extrêmement touchante, elle permet à Gaspard Ulliel de remonter à la surface pour respirer parfois. Plus en vue dans la première partie du film, elle laisse place ensuite aux fortes têtes comme Seydoux ou Cassel. C'est, sincèrement, une prestation hallucinante de Marion Cotillard.


Léa Seydoux, enfin une grande actrice ?


Beaucoup plus circonspect. Pas par sa prestation, qui est d'une rudesse incroyable, elle y est volcanique, sanguine, meurtrie, emprisonnée, mais par l'actrice en elle-même. Je n'ai pas vu toute la filmographie de Seydoux. Mais force est de constater qu'elle n'est jamais meilleure que lorsqu'elle joue des personnages qui comportent les mêmes reproches qu'on lui fait dans la vie. Dans La vie d'Adèle, elle était une artiste, décalée, pleine de libertés, de facilités, de grâce, énervante aussi. C'est ce qu'on lui reproche, ce qui fait d'elle qui elle est. Dans Juste la fin du monde, elle peut être distante, froide, détachée, mauvaise, nerveuse, dure. C'est aussi ce qu'on lui reproche en vrai. Et si Léa Seydoux n'était bonne que lorsqu'elle se joue de sa vraie nature ? Clairement, sa prestation fait plaisir à voir. Elle monte en puissance pour exploser à la fin. C'est une vraie bonne prestation de sa part, bien aidée par Dolan qui a su utiliser ce qu'elle savait faire de mieux.


Quelle est la meilleure prestation de Juste la fin du monde ?


On pourrait parler de Gaspard Ulliel, dont les ténèbres apparaissent dans chaque regard, chaque déception, chaque tonalité de voix. On pourrait parler de Nathalie Baye, matriarche, qui sans elle verrait toute cette famille disparaître dans la seconde, une femme qui sauve les apparences, tout le temps, mais qui ne peut s'empêcher de reprocher, parfois, avec un sourire, avec une cicatrice dans l'âme. Mais non. Je veux parler de Cassel. Ceci dit, il est au coude à coude avec Marion Cotillard, les deux dans ce film sont au même niveau, même si ma surprise va plus vers cette dernière, éblouissante. Je vais parler du meilleur acteur français. Je vais parler d'un type qui, cet après-midi, durant la séance de Juste la fin du monde à 12h10, un peu avant le générique, est devenu durant trois ou quatre lignes de texte, subrepticement, un des meilleurs acteurs de tous les temps. Ce moment de l'engueulade finale. Ce moment où il n'est plus dans la réflexion facile, dans l'ironie, dans la digression. Ce moment où il veut accompagner son frère. Pourquoi veut-il accompagner son frère ? Car il va tuer quelqu'un, sinon. Car il va se tuer. Car il va passer le restant de ses jours dans sa chambre. Car il va quitter cette famille. Car quoi, au final ? Car si il ne part pas, là, maintenant, tout de suite, il ne va plus pouvoir retenir toute la frustration de sa solitude, de son infériorité. Et d'ailleurs, il ne peut plus contenir ça. A ce moment précis, quand les yeux de Cassel deviennent rouges, quand ils s'imbibent, sans pleurer, quand le ton de sa voix tremble, et qu'il assène ses vérités comme des propres coups de poignards à lui-même, enfouis depuis si longtemps... Il a la haine, il a de la tristesse, des remords, des regrets, il est invisible, il veut être visible, il n'en peut plus de se cacher, il n'en peut plus de parler, d'écouter. Douze ans de déséquilibre qui remontent d'un coup dans sa gorge, dans ses yeux, dans son coeur. Il est comme son frère, on l'a oublié. A ce moment, Cassel est un des plus grands acteurs de tous les temps car il touche au réel. Il touche du doigt un moment de vie, et une vérité, tellement humains et tellement fondamentaux que l'on se dit : on y est, on y est, on y est, il est vivant, et j'ai mal pour lui. J'ai mal pour lui parce que Cassel cesse d'être un acteur. Parce que si il était acteur, là, dans cette scène, il aurait touché l'indéfinissable, une vérité humaine impalpable, dont on ne peut parler. C'est impossible. Et il l'a fait. Et je remercie Xavier Dolan d'avoir choisi Cassel, dont certains diront qu'il fait encore du Cassel. On ne va évidemment pas prendre ce type pour jouer une adaptation de dessin animé, on le prend pour sa virilité, ses fêlures, sa profondeur infinie durant ses rôles. Et évidemment, cette impression laissée valait pour quelques secondes, quelques dizaines de secondes. N'utilisons pas des termes qui dépassent totalement ce film. Rendons à César ce qui appartient à César : le véritable génie dans ce film, c'est lui.


La musique, tout le temps. Pourquoi et comment ?


Il y a une chose qu'on ne peut enlever à Dolan, c'est qu'il aime la musique. Il aime à un point où il serait un parfait créateur de clips, car son dada, c'est de faire concorder ce qu'il se passe dans la scène qu'il filme et ce qu'il se passe dans la musique. Et si possible, une musique très connue, une musique très pop. Il y parvient, parfois. Mais parler de ces moments serait, encore, lui lancer tout un tas d'éloges. Si on devait faire un reproche à Dolan, en ce qui concerne son utilisation de la musique, ce serait le fait qu'il infantilise un peu trop le spectateur. Lui, si amoureux des sentiments humains, si sensible aux regards, aux visages, d'où les innombrables gros plans, est donc incapable de faire parler le silence ? De ne pas le voir comme une apparition oppressante mais comme le plus éloquent des langages ? Lui qui donne le rôle principal à un personnage mutique, qui renferme beaucoup de choses, qui se bat pour trouver sa place mais aussi celle des autres dans sa propre vie, lui qui lui ressemble tellement, en somme, n'arriverait pas à comprendre le silence et à le laisser s'exprimer ? Dans certaines scènes, j'étais vraiment frustré. Surtout quand on sait à quel point, justement, il aime l'authenticité des émotions. Néanmoins, il y a parfois des trouvailles et des mélanges ahurissants qui font monter les larmes rapidement.


Que penser du personnage principal, doit-on l'aimer ou le détester ?


Encore le personnage type qui plait à Dolan, très certainement parce qu'il s'y retrouve beaucoup dedans. Un personnage qui n'est ni bon, ni mauvais, attachant mais avec beaucoup de limites dépassées, beaucoup d'erreurs. Parce que ce ne sont pas les plans où il est mal à l'aise, ou il n'est pas respecté, où il se prend des attaques à répétitions, qui feront oublier aux spectateurs pourquoi cela se passe comme ça. Parce qu'Antoine, le personnage de Cassel, n'est pas seulement une brute ignare qui brutalise son intellect à chaque occasion. Parce que si le personnage de Gaspard Ulliel se sent abandonné, les autres le sont tout autant. Parce que cette discussion dans la voiture est extraordinaire. Cassel ne lui reproche pas seulement de tout intellectualiser, de se croire plus intelligent que tout le monde. C'est beaucoup plus profond et simple que ça, en réalité. Il lui reproche d'exister, de faire croire qu'il existe, de montrer à tous qu'il peut exister alors qu'il n'a jamais été là, s'est fichu de tout pendant douze ans. Si il refuse ses histoires d'aéroport, de banquet, d'ancienne maison que l'on veut visiter, c'est parce que ses frères et soeurs ne sont plus dans le passé. Parce qu'on ne dialogue ni ne s'amourache de fantômes. C'est fait. C'est passé. Tu es mort et tu veux montrer que tu ressens, que tu vis, que tu explores. Tu n'en as pas le droit. Nous avons tous les droits. Tu fais comme si nous n'étions pas quelqu'un. Je suis quelqu'un, tu n'es personne, tu n'as pas à me montrer que tu es quelqu'un. C'est la beauté des films de Dolan. Un peu gauche parfois, car il aime plus que tout mêler la haine à l'amour, et jouer sur les antagonismes primaires. Mais ici, c'est parfaitement maîtrisé. Ulliel n'a qu'à faire un clin d’œil, pour que la misère et la honte s'abattent, qu'une empathie soit créée. Cassel n'a qu'à se retourner, attentif, d'un œil, enfin, aux paroles de Ulliel lancées avec force. En réalité, Dolan désire montrer des gens ordinaires, totalement déséquilibrés à l'intérieur. Il montre la misère et la richesse à la fois.


La photographie et le cadre, les limites de son cinéma ?


Il y a un moment où un réalisateur fait l'oeuvre de sa vie. Nous verrons dans le futur si ma prédiction se réalisera, mais je pense très fortement qu'il s'agira de Mommy. Et dans Mommy, il a atteint une telle perfection dans ce qu'il voulait montrer et dans les moyens techniques pour y parvenir qu'il laisse forcément, dans le film qui suit, un petit goût de frustration et de déception. Car, si lors de la séquence finale, la lumière diaphane et aveuglante symbolise merveilleusement bien la vérité qui éclate dans l'obscure aveuglement de leurs sentiments, celle du tout dernier plan ou bien d'autres dans le film ne sont pas franchement indispensables. Il y a un moment où, parce que c'est un réalisateur qui finalement ne laisse pas grand chose au hasard, il ne pourra plus refaire cinquante fois les mêmes choses. Le symbolisme c'est bien, mais pas à outrance. A outrance, il ne devient plus prophétique mais étouffant, voué à nous faire comprendre ce que l'on a déjà vu, ce que l'on sait déjà du cinéma de Dolan, et donc nous renvoyer à son cinéma, et donc nous faire sortir de son aventure humaine. Les ralentis sont, quant à eux, assez justifiés dans ce film et en adéquation avec le propos, donc j'ai plus pris du plaisir qu'autre chose. Pour le contre-exemple, j'ai trouvé l'utilisation du cadre et des échelles de plans beaucoup plus pertinente. Des gros plans, certes, à répétition, mais je crois bien que je ne m'en lasserai jamais, mais aussi beaucoup de flous, beaucoup de personnages en second plan, masqués par un élément de décor, un corps, ou tout simplement détachés sur un des angles. Une chose est certaine, Dolan veut, encore et toujours et bien plus dans ce film (huis clos oblige), ne jamais rien laisser au hasard et faire de chaque scène une scène que l'on peut regarder dix fois en s'extasiant dix fois sur quelque chose de différent. Ca passe ou ça lasse, ça dépend du ton et des dialogues.


Que penser du film ?


C'est un film de confrontations. C'est un film où la plupart du temps, deux personnages se défient et tentent de se prouver leur domination sur l'autre. Qu'ils soient en groupe ou seul à seul, il n'y a quasiment que des dialogues entre deux personnages. Des dialogues, ce n'est peut-être pas le bon mot tant les personnages aboient, invectivent, s'écharpent. Peut-être que Xavier Dolan nous a concocté un TGV, un film ultra-rapide où tout son cinéma est condensé en à peine une heure quarante, où tous les personnages dont il rêve, où toutes les douleurs échangées, sont celles qu'il apprécie. Peut-être que ce film arrive un peu trop tard dans sa carrière, et que l'on attendait un peu mieux de lui. Mais la fin ne justifie-t-elle pas à elle seule de se prendre cette oeuvre en pleine figure ? Est-ce qu'il va révéler qu'il va mourir ? Est-ce qu'il ne va pas leur dire ? Eux pour qui il commence tout juste à exister de nouveau, lui qui ressent, de plus en plus, comme une lourdeur invivable étouffer sa poitrine, et qui voit, sent, déduit de chaque geste et chaque parole de son frère qu'il n'a aucune bonne raison d'exister à nouveau. Va-t-il leur révéler qu'il va disparaître, mais cette fois pour de bon ? Arrivera-t-il à surpasser cette aura égocentrique que semble lui imposer son frère, cette joie violente de sa sœur pour qui la vie va enfin pouvoir commencer avec lui, sa mère qui dit ne plus se faire d'illusions, mais qui attend en elle plus que tout au monde son retour ? Est-ce qu'il pourra leur faire ça ? Est-ce qu'il pourra se faire ça ? Ce dernier geste, cette dernière parole ? Que doit-il faire ? Que doivent-ils faire ? Ne plus souffrir et laisser vivre. Chapeau à Jean-Luc Lagarce et Xavier Dolan.

Juste la fin du monde
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