Eli Roth serait-il un moraliste ? Ce serait étonnant, en regard de ses précédentes réalisations. Etonnant dans le sens où ces dernières étaient moins des films IMmoraux que des film ANTI-moraux, ou plutôt, anti-MORALISTES.
Les deux opus de Hostel étaient les plus évidents : de jeunes touristes américains débarquent dans un pays arriéré avec de purs comportements de jeunes favorisés, sans aucun respect pour la population locale, dans une pure logique de prédation (sexuelle). Le film leur renvoyait alors violemment l’ascenseur, mais de manière inattendue ; car ils ne se faisaient pas maltraiter par la population locale, justement, mais par leurs propres compatriotes ; par d’autres américains, eux aussi en voyage touristique, eux aussi en soif d’expériences exotiques, mais sur un autre registre. Les jeunes aux dents longues et les vieux pervers étaient ainsi renvoyés dos à dos, comme deux faces d’une même médaille, celle de l’impérialisme américain, qui délocalise ses fantasmes dans les pays les plus démunis. On échappait ainsi au moralisme ; les jeunes ne se font pas torturer parce qu’ils auraient « fautés » envers la population locale, mais ils se font torturer par leur excès de naïveté ; par la dure, mais en même temps très ironique, réalité de la mondialisation, la dure réalité du tourisme, qui leur a fait croire qu’on pouvait échapper à son pays simplement en le quittant, alors qu’on ne fait que le retrouver, mais sous un autre jour, bien moins avouable. La population locale, les putes locales, ne font qu’assurer la transition entre ces deux catégories d’américains, et les laissent s’entredévorer ; ils ne sont pas là pour se venger de l’outrecuidance petite-bourgeoise. C’est en cela que ces deux films étaient anti-moralistes : on ne faisait pas la morale, on s’amusait, non sans une certaine ironie grinçante, à regarder des petits prédateurs se faire dévorer par des plus gros prédateurs, de même nationalité.
The Green Inferno était également dans cet anti-moralisme. Le film réalisait un tour de force : être plus progressiste que les auto-proclamés progressistes, être plus humaniste que les auto-proclamés humanistes. On assistait au sort horrible (vraiment…) de jeunes bobos écolos venus récolter des tweets pour leur bravoure humanitaire, mais on échappait, là aussi, à la simple mise en scène d’une punition, grâce au final incroyable du film. En effet, dans un premier temps, le film met en scène des bobos se confrontant à la « dure réalité », et ce faisant flirtait avec un certain droitisme : le bobo de gauche qui idéalise l’étranger quand l’homme de droite sait bien que ce ne sont que des sauvages ; et effectivement ce sont des sauvages, qui les dévorent. Mais alors le film se termine sur un tour de force : la dernière survivante, qui a vu tous ses compagnons mourir de manière atroce, et qui a failli subir une excision, ment à propos de l’ethnie anthropophage, assure qu’ils sont paisibles, dissimule leur cannibalisme, et ce faisant… les sauve de l’annihilation pure et simple. Elle donne par là une leçon d’humanisme : on peut tout à fait reconnaître la sauvagerie et la barbarie d’une communauté, et dans le même temps reconnaître sa propre illégitimité à condamner cette même communauté. On peut déclarer des peuplades arriérés, non-civilisés, et ainsi choquer le militant écolo, qui préfère penser que tout peuple qui vit dans la forêt connaît forcément la paix et l’harmonie, et s’affirmer dans le même temps plus progressiste que lui, que l’écolo, en soutenant que la défense d’un peuple n’est en aucun cas conditionnelle ; que même la plus cannibale des ethnies, la plus arriérée, la plus violente des communautés, a le droit de mener sa vie propre. En d’autres termes, la lucidité envers ce que peut être objectivement une ethnie n’autorise aucune position morale à son sujet ; ou plutôt, la lucidité envers ce que peut être une ethnie n’est pas une position morale. Ce que ne comprend pas l’écolo, qui, dès que son mythe du peuple harmonieux qui respecte idylliquement la nature et ses semblables est détruit, ne voit plus pourquoi il défendrait ces saletés d’anthropophages. Contre lui, le film affirme que « ces saletés d’anthropophages », quand bien même l’appellation est légitime, n’en demeurent pas moins libres de s’autodéterminer eux-mêmes. D’où la nécessité d’avoir les scènes gores les plus éprouvantes, les plus traumatisantes qu’il soit. Car il s’agit, littéralement, d’une mise à l’épreuve : voulez-vous réellement sauver de tels sauvages ? Oui, répondra finalement l’héroïne et dernière survivante. Mais il faut arracher ce oui, il faut avoir subi et compris tout ce qu’il impliquait. C’est seulement alors qu’il prend toute sa signification, toute sa portée, qu’il confond le faux humaniste et reconnaît le vrai.
Fort de ces expériences, on se dit alors que Eli Roth est finalement plus qu’un moraliste. A chaque fois s’élabore dans ses films un contre-moralisme, qui se joue sur deux niveaux. D’abord, contre la morale des personnages, par exemple celle des écolos de The Green Inferno, vis-à-vis de qui il faut réaffirmer deux trois principes ; puis contre… le spectateur moraliste lui-même ; et ce, par de savants jeux d’identification, de savants glissements dans l’identification, qui permettront de confondre le moraliste qui regarde le film. Ainsi, dans The Green Inferno, il s’avérait que le véritable sujet d’identification n’était pas les bobos écolos, n’était même pas les meilleurs d’entre eux, les plus sincères ; mais c’était l’ethnie cannibale, ni plus ni moins. De même dans Hostel : Chapter II : on s’identifiait au début au père de famille peu sûr de lui, qui semblait fragile et donc plus propice à renoncer à ces tortures, et c’est finalement l’autre père de famille, celui qui semblait le plus prédateur, le plus redoutable, qui se révèle le plus humain ; qui redécouvre son humanité face à l’horreur, horreur dont il semble réaliser d’un seul coup la terrible réalité. L’autre au contraire s’enfonce dans son inhumanité, et trouve dans la torture un moyen de s’accommoder de sa lâcheté : plutôt que de faire face à sa crise de couple, il préfère fuir et s’imaginer une virilité ; s’imaginer que son insensibilité et son acharnement dans la torture est une preuve de sa non-lâcheté. Très logiquement, il sera émasculé. Mais du coup, on voit bien le transfert d’identification, qui passe d’un personnage à l’autre.
C’est en quelque sorte une sorte de piège. Le film monte des attentes, puis les déjoue, montrant alors les présupposés qui étaient au principe de ces attentes. Au nom de quoi pensions-nous que le plus fragile est forcément le plus humain (en ce qui concerne Hostel : Chapter II) ? Au nom de quoi pensions-nous que le plus sauvage est forcément le moins humain (en ce qui concerne The Green Inferno) ? Dans le premier cas, Hostel : Chapter II, on échappe à la morale sur la prédation des hommes virilistes et sûrs d’eux ; dans le second cas, dans The Green Inferno, on échappe à la morale sur les jeunes bobos qui se confrontent à la « dure réalité ». Dans les deux cas, on réaffirme que l’humain peut se trouver aux endroits les plus inattendus, et en tout cas fort loin de là où l'imaginaient les donneurs de leçons (cela est particulièrement édifiant dans le cas de The Green Inferno : en effet, le récit menaçait de se passer sans le peuple cannibale ; il menaçait de n’être qu’une confrontation entre deux fractions opposées de la petite-bourgeoisie des pays développées, entre celle qui se dit progressiste, et celle qui dénonce son faux progressisme ; il menaçait de n’être qu’une lutte interne, une lutte autiste, une lutte non pas de classes, mais interne à une classe ; Eric Zemmour contre Aymeric Caron ; une lutte sans enjeux véritables, donc. Mais le fait que le film termine sur l’ethnie cannibale lui permet d’échapper à ce renfermement, à ce pur jeu égocentrique, et en fait finalement autre chose qu’une simple réponse aux bobos.)
On pourrait dire, en quelque sorte, que nous nous trouvons alors dans une situation anti-Haneke (et anti-Seidl, anti-Charlie Brooker, et anti- tous ceux qui correspondent à la description que nous allons esquisser). Ce dernier tend lui aussi des pièges ; mais pour piéger l’humaniste ; pour lui montrer, aux prix de procédés fallacieux, que l’humanité est foncièrement mauvaise, et que les hommes ne cessent de payer pour cette mauvaiseté qui est en leur nature même. Haneke, et toute la clique qui va avec, sont des hyper-moralistes, en ce qu’ils ne cessent, dans leurs films, de condamner l’humanité ; de montrer son auto-perdition ; de montrer sa propre responsabilité dans sa décadence. Le piège consistait en ceci : s’effacer de la mise en scène, pour la présenter comme « objective », et ainsi prétendre que la perdition des personnages est une perdition « objective » ; faire oublier l’auteur, la subjectivité de l’auteur, pour mieux responsabiliser les personnages ; faire oublier que le véritable responsable des situations, c’est tout de même celui qui les a écrites ! et que donc la vision qui est présentée de l’humanité, des hommes, n’est rien d’autre qu’un point de vue sur l’humanité, les hommes. D’où le recours, la plupart du temps, aux longs plans fixes interminables, qui entretiennent l’illusion d’une non-intervention de l’auteur (alors que de fait, les making-of et les entretiens le prouvent, ce sont ces mêmes réalisateurs qui sont les plus pointilleux et perfectionnistes dans leurs mises en scène, qui ne laissent rien au hasard, qui retournent des dizaines de fois les scènes ; le moraliste ne laisse rien à la spontanéité, pour mieux par la suite dénoncer la spontanéité, la précipitation, avec laquelle les hommes se sont perdus !).
Face à cela, Eli Roth ne s’embarrasse pas de procédés fumeux. Il est clair que nous nous situons là dans un point de vue ; ou en tout cas, il n’y a pas de procédés pour dissimuler ce fait. Il y a alors, dans un premier temps, un récit en forme de leçon de morale, puis qui se transforme subitement, au cours du film, en leçon d’humanisme, tout simplement. C’est-à-dire que, par exemple avec The Green Inferno, Eli Roth appâte le moraliste, le laisse doucement ricaner aux mésaventures des bobos, le laisse penser que décidément l’humanité est très hypocrite, qu’elle est bien méprisable lorsqu’elle tombe du haut de ses illusions, puis le piège, le prend à revers, et lui montre le véritable sujet du film : le propos n’était pas de se moquer des écolos, le propos était de sauver l’ethnie cannibale, de la sauver réellement ; le moraliste tombe alors de haut : ça n’était pas un film « contre » (contre les bobos), ça n’était pas une leçon de morale ; c’était un film « pour » (pour l’ethnie cannibale), avec un propos humaniste. Les films à la Haneke commençaient en laissant croire qu’ils ne délivreraient pas de morale mais qu’ils montreraient « objectivement » la nature humaine, et aboutissaient à un hyper-moralisme, à une condamnation sans réserve de l’humanité ; au contraire, les films d’Eli Roth commencent avec un hyper-moralisme, puis abolissent purement et simplement cette morale, confondant le moraliste, retrouvant l’humaniste.
Ce schéma est-il une systématique ? Peut-il s’appliquer à Knock Knock ?
Notre thèse : Knock Knock est victime d’une indécision infiniment préjudiciable qui fait osciller le propos du film entre deux extrêmes, fondamentalement opposés. Ces deux extrêmes sont précisément ceux que nous avons exposés : le moralisme, ou l’humanisme. Alors que jusqu’ici Eli Roth jouait le second contre le premier, dans ce dernier film, les deux s’entremêlent, alternent, et on finit par ne plus bien savoir lequel a le pas sur l’autre.
Eli Roth présente son film de la manière suivante : « Knock Knock parle notamment de la façon dont les gens se comportent lorsqu'ils ne sont pas heureux dans une relation, et des forces obscures qu'ils laissent entrer dans leur vie. » (1) A première vue, il ne s’agit que du sujet hyper rabâché des désirs et frustrations enfouies de la bourgeoisie libérale moderne, une énième variation sur le thème de l’hypocrisie de cette classe sociale ; une énième fable moraliste. Mais il se pourrait aussi qu’il s’agisse d’autre chose ; il se pourrait qu’il s’agisse du récit épique d’un père de famille contre ses pulsions, de sa lutte pour sauvegarder coûte que coûte tout ce qu’il a pu construire, malgré ses doutes, malgré ses frustrations, malgré ses renoncements. Cette seconde possibilité est beaucoup plus séduisante, et semble par ailleurs plus cohérente avec ce que l’on a dit d’Eli Roth. Car en effet, se remet alors en place le transfert d’identification déjà évoqué : le film laisse penser que nous sommes du côté des jeunes filles, de la destruction, que nous assistons, avec un mélange de peine et de moquerie, à la décadence ironique d’un bourgeois qui se mentait à lui-même ; puis nous prend à nouveau à revers, et s’identifie à Evan, observant avec un certain respect son acharnement à défendre son cocon familial malgré tous les doutes qu’il peut entretenir à son sujet ; malgré, aussi, la faute morale qu’il a commise à son encontre.
Développons les conséquences de cette seconde possibilité, avant de revenir à la première. Faisons, dans un premier temps, comme si le film illustrait effectivement ce propos.
Pourquoi est-elle humaniste, cette possibilité ? C’est qu’elle se situe du côté de ceux qui construisent, de ceux qui luttent pour bâtir un monde humain. Elle entre en empathie avec ceux-ci, quand bien même ils fauteraient, ils fléchiraient, ils faibliraient. Ce profond respect empêche alors la posture morale. Car les pulsions refoulés, les désirs frustrés, les petits mensonges, sont la contrepartie nécessaire de ce désir de construction. Vivre avec l’autre, cela suppose de mettre un certain nombre de choses sous le tapis, et en particulier nos pulsions et désirs enfouis. Car la pulsion est l’ennemi de la relation sociale ; la pulsion nous ramène à l’état animal, et fait de l’autre un moyen et non plus une fin ; l’autre est utilisé pour assouvir la pulsion, et est alors nié dans son individualité. C’est le retour de la force : c’est le plus fort qui pourra assouvir sa pulsion, et le plus faible sera rabaissé au statut d’objet, objet de la pulsion. Or, c’est précisément contre la force que s’élabore le monde humain ; le monde humain est un monde du droit, qui est la négation de la force. En sorte que le refoulement de la pulsion, la frustration du désir, ne peut être qu’une preuve d’humanité. Car on se sacrifie pour l’autre ; on renonce à sa satisfaction immédiate pour s’engager vers l’autre, pour construire avec lui un monde humain, un monde qui ne soit pas basé sur l’écrasement des plus faibles par les plus forts, un monde qui ne soit pas régi par la pulsion. Et ce sacrifice est d’autant plus difficile qu’il n’est jamais acquis, qu’il faut sans cesse le recommencer. Car tout peut s’écrouler à tout moment ; la lutte contre la pulsion est une lutte au quotidien, une lutte harassantes, épuisante, douloureuse ; c’est un chemin de croix.
Que fait le moraliste ? Tout d’abord, il révèle sur le mode d’une découverte incroyable, ce qui n’est, comme on l’a vu, qu’une évidence : l’homme est sujet à des pulsions. Ensuite, il part de ce fait et entend montrer la vanité qu’il y a à combattre ces pulsions. Pour lui, elles font partie d’une nature de l’homme que l’homme ne peut pas combattre. Et enfin, fort de ce constat que la pulsion est toute-puissante, il ridiculise celui qui entend précisément la combattre ; il entend lui montrer non seulement sa faiblesse, non seulement sa lâcheté, mais aussi et surtout, son hypocrisie : s’il a tant de mal à combattre la pulsion, c’est qu’il n’entend pas vraiment la combattre ; s’il se ridiculise autant dans cette lutte pathétique, c’est qu’il veut sauver sa bonne conscience, c’est qu’il veut conserver intacte l’illusion de l’homme civilisé, bon père de famille, sans problème et sans histoire. Le moraliste entend lever le voile : l’homme n’est rien d’autre qu’une bête sauvage. En guise de preuve, il aura ce que nous avons énuméré plus haut : le refoulement de la pulsion, la frustration des désirs, les petits mensonges mesquins.
Contre lui, il faut donc réaffirmer que si l’on se bat contre la pulsion, ça n’est pas pour maintenir intacte une illusion, mais c’est pour réaliser un monde humain, pour construire un monde humain. Les pulsions refoulées, les désirs frustrés, les petits mensonges, sont constitutifs de ce progrès vers le monde humain ; ils sont le prix à payer : l’homme doit lutter contre ce qui l’attache à la nature biologique, à la pure animalité, mais cet arrachement à la nature est un déchirement, car il implique de renoncer à la jouissance immédiate : quel intérêt ai-je à attendre que ma femme veuille bien faire l’amour avec moi, quand je peux aller aux putes ? Renoncer à la jouissance immédiate, renoncer, par-là, à la jouissance individuelle. C’est une abnégation constante, un sacrifice perpétuel, un don de soi sans cesse renouvelé.
Evidemment, il y a des échecs. Le moraliste fond alors dessus, tel un vautour : la voilà la preuve, l’homme a fauté, il a trompé sa femme, il a renié sa famille, il a délibérément craché sur ses enfants ! La civilisation est perdue, la pulsion est triomphante, ce qu’elle a d’ailleurs toujours été ! C’est, pour le moraliste, le triomphal retour du refoulé, la preuve éclatante et irréfutable que l’homme ne peut rien contre sa nature pulsionnelle ; qu’il est un être perdu d’avance.
L’humaniste rappelle certaines vérités élémentaires, à commencer par celle-ci : l’erreur est humaine. Il faut prendre ce principe au mot : l’erreur est humaine, et donc l’homme est erreur ; l’homme est faute. Le moraliste ne dévoile donc rien du tout ; ça n’est pas un scoop : l’homme est naturellement porté sur la faute. Mais c’est qu’il faut rajouter le complément, que le moraliste prend bien soin d’oublier : l’erreur est humaine, donc, mais persévérer est diabolique. Autrement dit, la faute est nécessairement comprise dans le chemin vers le monde humain : on ne peut pas triompher tous les jours ! Par contre, si, donc, l’humanité ne se joue pas sur la faute, elle se joue néanmoins sur le rapport à la faute : comment se positionne-t-on vis-à-vis d’elle ? Choisit-on de l’oublier ? de la recommencer ? Ou choisit-on de l’assumer ? de la comprendre ? L’homme va se constituer contre sa faute, ou en tout cas vis-à-vis d’elle ; c’est ce qu’il fera d’elle qui déterminera s’il est un homme ou pas.
Le moraliste fait en outre une autre chose : une infraction dans la vie privée. Car c’est cette dernière qui est le lieu de la pulsion. La vie sociale ne se propose évidemment pas comme une suppression définitive et irrévocable de la pulsion. Il lui faut un lieu d’expression, un lieu de réalisation, sans quoi, elle menace de se répercuter dans la vie publique. Ce lieu sera la vie privée ; c’est ici que l’on laissera libre cours à nos désirs les plus enfouis, les plus terribles, les plus… antisociaux (même s’il y a évidemment autre chose que des désirs pulsionnels dans la sphère de la vie privée). La relégation de la pulsion dans cette sphère est ainsi une nécessité vitale pour la société. Le moraliste qui cherche alors à illustrer son mépris de l’humanité en exhumant ce qu’il se passe dans l’intériorité des individus, d’une part, ne fait qu’énoncer une banalité, d’autre part, atteint au droit à la vie privée de ces individus. C’est précisément pour échapper au totalitarisme de la vie publique que le progrès historique a peu à peu installé la vie privée comme espace de liberté individuelle ; comme lieu privilégié, et donc à protéger, de l’individu. Le moraliste met en danger ce droit à la vie privée, simplement pour énoncer une vérité que tout le monde connaît.
Nous pensons ici particulièrement à l’épisode intitulé Shut up and dance de la série Black Mirror. Le personnage de Kenny est persécuté par le hackeur pour s’être masturbé devant des photos de fillettes. Or, si tant est que ces photos ne sont pas des photos illégales, mais sont des photos trouvées dans le tout-venant d’Internet, alors il se pourrait bien que Kenny ait accompli là un acte ô combien civilisé : il a préféré assouvir sa pulsion dans la sphère privée plutôt que dans la sphère publique ; il a préféré l’assouvir individuellement plutôt que de léser un autre individu, de porter atteinte à l’intégrité d’un autre individu. S’il n’y avait pas eu la série pour nous montrer cet acte, pour pénétrer par effraction dans la vie privée de Kenny, alors personne n’en aurait rien su. Kenny n’a fait du mal à personne, mieux, il s’est réfréné, s’est contenu, pour mieux pouvoir préserver l’espace collectif qu’est l’espace public. Et s’il a pu le faire, c’est grâce à l’espace de liberté qu’est l’espace privé. Le hackeur est donc clairement dans l’abus, dans l’illégitimité ; et il est également le véritable agent antisocial. Celui qui possède le vice ne peut être un danger pour l’humanité dès lors qu’il contient ce vice dans le privé ; en revanche, celui qui expose ce vice dans la vie publique, celui-là peut véritablement être défini comme l’élément dangereux pour la société. Car si l’on met en danger la vie privée, si n’importe qui est susceptible de se voir exposé à la vue de tous, d’une part, où vont pouvoir s’exprimer les vices secrets, et d’autre part, quelle autonomie garderons-nous vis-à-vis du totalitarisme de la vie publique ? (évidemment, de même que la sphère de la vie privée est autre chose qu’un seul lieu de pulsion, la vie publique est de même autre chose qu’une instance totalitaire)
Nous pouvons alors poser un autre regard sur Evan ; il nous apparaît maintenant comme un homme courageux et dévoué, qui, malgré les difficultés que lui posent sa vie de couple, s’acharne à défendre sa dignité. Face aux assauts répétés des deux jeunes furies qui entendent lui montrer que sa faute l’a perdu (incarnant par-là la figure du moraliste), qui ont transgressé son espace privé, il résiste jusqu’au bout (en tout cas dans le cadre de notre hypothèse), assumant sa faute, l’acceptant. A ce titre, le fameux monologue où est exposée la "théorie de la pizza gratuite" peut être vu comme un véritable plaidoyer pour le droit à la faute. Alors, le transfert d’identification peut s’effectuer. L’accusé ayant reconnu sa faute, les rôles se renversent, et l’accusation est renvoyée aux accusateurs ; leur est posé la question suivante, question qu’il faudrait systématiquement poser aux moralistes en tous genres : qui êtes-vous pour juger ?
Avez-vous remarqué ? Dans les films moralistes, que ce soient ceux de Haneke, de Seidl, ou de Charlie Brookers, la morale s’abat sur les personnages de manière systématiquement verticale, comme une fatalité, comme une autorité… divine. Ce sont par exemple les deux personnages de Funny Games, sortis de nulle part, anonymes, mystérieux. C’est aussi le hackeur de l’épisode 1 de la saison 1 ou de l’épisode 3 de la saison 3 de Black Mirror. A chaque fois, il y a l’arbitraire du drame, et l’anonymat de l’opérateur de ce drame. Le personnage ne comprend pas ce qui provoque sa déchéance, et la mise en scène prend bien soin de maintenir cette incompréhension ; relégué dans le hors champ, l’opérateur du drame devient alors une autorité transcendante. Elle est ce qui punit le personnage, de manière arbitraire et anonyme ; et le fait qu’elle soit implacable qu’elle ne laisse aucun échappatoire aux personnages, au mépris de toute vraisemblance réaliste (dans Funny Games on rembobine le film pour échapper à la mort de l’un des deux tueurs ; dans Black Mirror le hackeur a des pouvoirs quasi illimités), achève de la diviniser, d’en faire une instance divine. Comment s’en étonner ? La moralité a toujours eu partie liée avec… la théologie.
Knock Knock semble reconduire ce schéma : les deux jeunes filles viennent de nulle part, sont sans origines, et menacent donc d’être là aussi une forme d’autorité divine venue punir Evan le pécheur. Mais le fait que celui-ci résiste, se bat pour son humanité, et reconquiert une dignité, fait perdre alors à l’accusation son objet : Evan n’est plus coupable. Immanquablement, l’objet se déplace : c’est maintenant les accusateurs qui sont accusés. Ce sont maintenant eux qui sont jugés ; l’enjeu ? Leur légitimité. Leur légitimité à s’introduire dans la vie privée d’honnêtes personnes, de se servir d’évènements vus ponctuellement et sans leur contexte pour en faire abusivement les chefs d’accusation, de prétendre connaître un individu mieux que l’individu lui-même alors qu’ils ne connaissent ni son histoire propre, ni son parcours, ses évolutions, ni, en somme, sa vie. Qui sont-elles, d’où viennent-elles, au nom de quoi jugent-elles ? Ces trois questions magiques ont pour effet de faire perdre à ces personnages leur statut de divinités. Tout à coup, elles redescendent dans le monde humain. Elles ne sont plus une autorité transcendante venue punir une faute, elles sont des êtres humains égaux à celui qu’elles accusent. Alors l’accusation peut se retourner contre elles, et de manière extrêmement sévère ; c’est que ce sont elles les instigatrices de cette situation, celles qui en sont à l’origine ; de sorte que leur position d’accusatrice est une usurpation, un abus de pouvoir : elles ont utilisé une faiblesse, une faiblesse naturelle et normale, et en ont fait une preuve manifeste ; elles ont jugé. Elles se sont arrogé un droit qu’elles ne possédaient pas, elles se sont crues supérieures. Les rabaisser n’est alors que justice, justice immanente à une situation dont elles sont les seules responsables.
Cette justice apparaîtra avec Louis, le collège d’Evan. Sentant bien qu’il y a quelque chose de pas net, il a tôt fait de les démasquer, de reconnaître en elles des petites garces des quartiers mal famés. Elles sont alors renvoyées brutalement à leur identité : ce sont des petites salopes. Ni plus, ni moins. Ce ne sont pas des puissances déléguées par une autorité transcendante pour délivrer un châtiment divin, ce sont de petites putes qui persécutent et martyrisent des individus qui essayent tant bien que mal de construire une vie sociale. Le salaud, ça n’est plus Evan, mais ce sont les deux garces.
Quitter le terrain de la morale permet d’ouvrir tout un tas d’horizons. Car si la raison de leur agissement n’est pas la punition divine, se pose alors la question de leurs motivations. Le film ne se pose pas la question, car il se situe seulement dans le cadre de la contestation du moralisme. Mais on pourrait proposer, par exemple, de traiter cette question de leurs motivations sur le mode de la lutte de classes : de jeunes filles défavorisées, pauvres, issues de la brutalité des milieux populaires, qui s’en prennent arbitrairement, par jalousie de classe, à plus élevés socialement qu’elles. Sujet ô combien plus riche, plus intéressant, plus fructueux, que celui qui préfère à ces questions sociales des questions théologiques. Car de fait, la question « pourquoi ? » qui aboutissait à une réponse définitive et sans équivoque (« parce qu’il a fauté »), ouvre ici sur un champ infini, celui des rapports sociaux.
Maintenant que nous avons traité le film selon la première hypothèse, il nous faut maintenant aborder la seconde. Mais on peut d’ores et déjà noter à quel point notre interprétation se tient ; qu’elle s’appuie sur des éléments concrets de l’intrigue. Cela pour souligner l’ambiguïté du film : il mélange deux propos, deux postures, qui se retrouvent tous deux dans le film. En sorte que ces hypothèses ne peuvent être unilatérales. En fait, à notre avis, jusqu’à la fin du film, le film se structure à partir de ce que nous avons dit jusqu’ici ; mais c’est à la toute fin qu’il dérape, qu’il perd le fil, et qu’il ne devient qu’un banal et énième épisode de Black Mirror. Ça n’est qu’à la toute fin que, malheureusement, il renoue avec le moralisme le plus crasse.
Nous pensons à ce moment où Genesis, qui vient d’enterrer Evan en ne laissant que sa tête apparente, lui plante son portable juste devant les yeux, pour lui montrer la vidéo où il couche avec Bel (enfin pas vraiment, il s’agit d’une simulation, Evan tentait de détourner l’attention, mais l’angle de la vidéo ne permet pas de voir ce fait-là), postée sur son Facebook, et donc disponible à la vue de tous.
Si le film restait en adéquation avec notre première hypothèse, alors Evan aurait dû rester digne ; il aurait dû supporter l’ultime humiliation qui lui était faite, celle qui achève de le détruire définitivement. Alors il aurait définitivement fait perdre ses deux persécutrices. Elles ont tout détruit, tout réduit en pièce, elles ont même fini par attaquer sa réputation, mais elles n’ont pas réussi à atteindre sa dignité ; et celle-ci est donc d’autant plus forte qu’elle a résisté, précisément, à toutes ces attaques ; cette dignité s’est même enrichi de tout le parcours de martyr que le film nous montre.
Ce choix de la dignité est d’autant moins évident que les deux furies s’attaquent à ce qui en est à son principe même : la vie sociale. C’est-à-dire que le concept de dignité, d’honneur, n’a de sens que dans une relation sociale, dans une vie sociale, dans une société ; tout seul, nous n’éprouvons pas le besoin de rester digne. Ce sont donc les autres qui donnent une raison à une conduite digne. Or, ce sont précisément ces autres que visent les deux filles en diffusant la vidéo. Evan est déshonoré, sans aucun moyen de faire valoir son propre point de vue sur les faits ; quoi qu’il fasse, il ne pourra que s’enfoncer, parce que le piège des deux filles est trop bien rodé ; il n’y a pas d’échappatoire, il est mort aux yeux des autres. Par conséquent, la raison d’être de sa dignité est morte. Comme il est mort aux yeux des autres, cela ne change rien que sa prochaine action soit digne ou indigne.
Tout concourt donc à le faire abandonner sa dignité. S’il était restait digne malgré cela, alors il aurait définitivement triomphé, car il aurait montré que quand bien même on lui ôte la raison même de sa dignité, il continue à la défendre ; il aurait sublimé sa dignité en trouvant en lui-même une nouvelle raison, et ainsi montré que son humanité ne dépend plus des autres. Ça aurait pu être la fin sublime d’un parcours des plus horribles : celle où l’on découvre en soi les ressources pour fonder sa propre humanité ; celle où l’on se découvre d’autres raisons d’agir que celles commandées par le souci des autres. Et les deux filles n’auraient alors eu plus aucune prise sur lui. Puisqu’il a sublimé sa dignité, qu’il en fait non plus quelque chose qui dépend des autres, mais qui dépend de lui seul, alors il se rend invulnérable à leur attaque. Cela ne veut pas dire qu’il n’en souffre pas, au contraire ; car ce retour sur soi n’est pas une fuite dans l’individualisme, c’est bien plutôt un embrassement total de la cause humaine, en sorte que se voir déconsidéré par cela même qu’on a choisi d’aimer est un déchirement. Mais dans le même temps, on se sait appartenir à cette humanité, et celle-ci peut bien nous détester de toute ses forces, cela n’entache en rien cette certitude inébranlable.
(Peut-être certains auront noté dans notre propos de troublantes résonnances avec une certaine théologie, en particulier la chrétienne ; notamment par notre insistance sur des thèmes telles que la souffrance, le chemin de croix, la rédemption, etc. Et peut-être s’étonneront ils de cette résonnance, alors que nous avons pu reprocher au moralisme précisément d’entretenir elle aussi des liens avec la théologie.
Tout d’abord : « la théologie est sérieuse », disait Rimbaud. Ensuite, disons les choses de cette manière : nous laïcisons la théologie, quand le moralisme fait l’inverse. Nous prélevons de la théologie ce qui nous paraît vrai, et nous lui donnons une autre raison que l’autorité divine ; nous lui trouvons une raison immanente, qui est celle du monde de l’homme. C’est donc une progression : nous laissons la théologie derrière, avec un certain respect pour ce qu’elle a pu dire et accomplir, mais en prenant en compte la nécessité de faire sans elle. Le moralisme, lui, est un retour en arrière : il part du monde des hommes, et retourne à la théologie par le recours à l’autorité transcendante. Nous laïcisons les relations sociales, quand le moralisme les théologise.)
Quelle déception, alors, quand nous voyons Evan peiner de manière ridicule pour sortir sa main de sous terre, tenter laborieusement d’atteindre son téléphone pour supprimer la vidéo, et n’arriver qu’à faire tomber son portable, donc le rendre hors d’atteinte, non sans avoir accidentellement appuyé sur le bouton « like » ! Evan ratifie sa déchéance. Il met en pièce notre première hypothèse, et rabaisse le film au niveau d’un épisode de Black Mirror. Il s’est dégradé, et est responsable de sa dégradation ; il s’est perdu, a tout perdu, jusqu’à sa dignité ; et le film se fait le contempteur moraliste de cette dégradation. Le film s’achève donc sur le triomphe de la seconde hypothèse, celle qui fait de Knock Knock un énième film moraliste venu condamner le genre humain. Et c’est d’autant plus préjudiciable que, contrairement aux Black Mirror et autres Funny Games, il contenait l’hypothèse humaniste ; elle était présente tout le long du film, mais elle flirtait dangereusement avec l’hypothèse moraliste ; sans doute cette dernière était-elle trop tentante ; sans doute était-il plus plaisant de terminer sur cette ultime farce, sur Evan se tortillant pour effacer la vidéo.
Précisons toutefois qu’en réalité, ce qui perd le film, ça n’est pas tant la dernière action que le regard qui est adopté. Nous ne sommes pas là pour dicter comment un metteur en scène doit conduire son film ; s’il a envie que son personnage se perde, libre à lui. Surtout, on peut faire des films humanistes dans lesquels les hommes se perdent et abandonnent leur humanité, ça n’est pas incompatible. Tout se joue en réalité dans la manière dont le metteur en scène abordera les situations ; sur le regard qu’il leur portera. Or, quel est le regard adopté à la toute fin de Knock Knock ? La farce. Evan abandonne son humanité, et pour le film, c’est une farce. Si au moins la condamnation a le mérite d’être moins lourde que les sentences infiniment pesantes qui s’abattent sans sommation sur les personnages de Haneke ou de Black Mirror, elle est cependant du même ordre que ces dernières : elle se situe à distance des personnages, elle est cette prise de distance du moraliste qui autorise le jugement par en haut. Dans l’hypothèse humaniste, cette dernière scène aurait été une tragédie. Nous n’aurions pas été distanciés vis-à-vis d’Evan, nous n’aurions pas rompu l’identification, mais nous serions tombés avec lui.
Gageons donc que les prochains films d’Eli Roth ne suivront pas cette pente ; car on n’en peut plus de ces films venus nous faire la morale. Cette époque qui se veut la plus libérée, la plus moderne, la plus avancée sur le plan des mœurs, baigne pourtant dans un moralisme constant et systématique, dans une atmosphère de dénigrement perpétuel qui en devient étouffante. Ils sont précieux alors les films tels The Green Inferno qui échappent non seulement à la morale mais aussi à la réponse à la morale, et qui nous offrent par-là de salutaires bols d’air frais. Eli Roth nous est précieux, aussi lui souhaitons-nous de revenir à ce qui faisait le sel de ses précédents films, de ne pas faire du sous-Haneke ou du sous-Black Mirror, mais de nous offrir au contraire de savants contre-points à ces œuvres empêtrées dans leurs lourdeurs. D’autant qu’il semble posséder les outils pour le faire. Car c’est à partir de ses films que nous avons pu dégager ces deux moyens fondamentaux qui permettent de fermer définitivement le clapet des moralistes : il suffit de leur demander : qui êtes-vous pour juger ? Et il suffit d’aimer sans condition ses propres personnages, et, au travers d’eux, l’humanité.
P.S. : Peut-être avons-nous légèrement extrapolé. Peut-être les films d’Eli Roth ne sont pas le terrain adéquat pour mettre en scène cette lutte entre le moraliste et l’humaniste. Car après tout, ils sont ouvertement sans prétention, ils se présentent ouvertement comme des films de genre, des films d’horreur, et rien de plus. Certes, cela ne doit préjuger en rien du contenu de ce genre de film (il y a des petits films de série B qui en disent plus que de soi-disant chef-d’œuvre cinématographiques), mais ce serait peut-être aller trop vite en besogne que de surestimer ce même contenu. Nous avons dit beaucoup de choses, et peut-être ces choses ne se retrouvent-elles pas forcément dans les films d’Eli Roth.
Je propose alors d’assumer. Assumons cette extrapolation, et faisons comme si ces films contenaient ce que nous avons dit. Car après tout, l’extrapolation n’est jamais qu’une exacerbation ; disons alors que nous avons exacerbé ce qui pouvait n’être qu’à l’état embryonnaire, à l’état non-développé, dans les films d’Eli Roth. Je ne pense pas que cette position méthodologique n’entame en quoi que ce soit notre propos.
(1) http://www.allocine.fr/article/fichearticle_gen_carticle=18646004.html