La paye de l’art foré.

Avis sur L'Appel de la forêt

Avatar Duan
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Il paraît que certains d’entre nous sommes de vieux cons rétifs à toute nouveauté. Ce n’est pas impossible. Une fois ce postulat posé et la jeunesse malodorante partie, parlons donc entre nous.

Notez que nous pourrions bien arguer que notre conservatisme ne concerne guère que l’esthétique, que dans d’autres domaines nous sommes plutôt satisfaits de l’abandon du supplice du pal et de la Supercinq, et que nous pourrions même pousser la contestation jusqu’à préciser que ce n’est pas tant que nous pensons qu’avant c’était forcément mieux, mais plutôt que des époques s’avèrent selon les arts plus heureuses que d’autres, que la littérature française nous semble plutôt moins intéressante après 1932 mais aussi avant 1532, que la musique populaire nous semble moins excitante après 1979 mais aussi avant 1956, et que les grottes de Lascaux ou les bananes au mur offrent un témoignage du passé et du présent poignants, mais que La mort de Sardanapale nous semble quand même plus aboutie. Mais à quoi bon.

Par je ne sais quelle combinaison entre l’inné et l’acquis, qu’un pédopsychiatre pourrait peut-être me reprocher si je lui laissais le temps de parler, ma fille de bientôt 9 ans semble elle aussi commencer à faire partie des vieux cons rétifs à toute nouveauté. Je ne lui ai pas encore dit afin qu’elle puisse continuer d’être appréciée de Victoire, Florine ou autre Lily-Rose, mais il me semble qu’elle s’y dirige, pour le moins. Car, entre autres expériences du même tonneau, autant la version de Wellman l’a comblé d’émerveillement, autant celle d’Anakin l’a endormie, non sans lui avoir au préalable quelque peu agacé les yeux par ses combats de chiens désagréables et sanguinolents et sa Michèle Mercier inutile et vulgaire. Et là je pourrais en profiter pour dire qu’en termes de progrès sociétal le personnage tout en abnégation de Loretta Young me semble un poil plus enthousiasmant que celui d’une poule vénale, mais passons, car j’imagine que depuis 1972 l’image de la femme au cinéma est enfin devenue ce qu’elle devait être, et non pas celle de ces femmes soumises à la Jean Arthur ou Miriam Hopkins. Bref.

C’était donc armés d’une solide appréhension que nous nous dirigeâmes vers le cru 2020. Bon, d’accord, surtout moi. Or, ma foi, belle fut la surprise, peut-être d’autant plus qu’elle était grande.

Passons sur les défauts. Ils semblent en l’occurrence davantage liés au genre « film de gosses » qu’à leur époque, tant comme d’habitude nous avons le droit aux personnages univoques, aux scènes spectaculaires sans raison et mal montées, aux actes de bravoure superfétatoires et à « ce n’est pas seulement le courrier que nous transportons, nous transportons de l’Amour ». Life is unfair, kill yourself or get over it, nous sommes chez Disney, si on n’est pas prêt à accepter ces codes là, à défaut de les apprécier, autant aller ailleurs, après tout ce n’est pas obligatoire. Scénaristiquement, le découpage en deux parties, sinon trois avec l’introduction, est des plus artificielle, d’autant que la seconde n’a narrativement aucun intérêt ; essayer de recoller les morceaux à la fin aurait été plus artificiel encore, je le craignais, ils s’en sont abstenus, je les en salue. Formellement, la nature n’avait pas besoin de tout ce qu’on lui rajoute en post-production, la nuit en pâtit même terriblement, tant elle arrive après traitement à être informe et laide. Par ailleurs, les gros plans, inserts et vues aériennes à outrance me fatiguent, mais ce n’est peut-être qu’à moi que ça le fait. Tout cela fait que nous ne sommes donc que devant un film de divertissement familial comme un autre, mais le vieux con que je suis n’en avait pas vu d’à la fois récent et acceptable depuis un bout de temps.

La première chose qui le rend acceptable est contre toute attente, pour un rétif à toute nouveauté, l’utilisation qui est faite du CGI. Car si cette technologie est habituellement si ridicule c’est qu’on cherche à nous faire croire à ce qu’elle est censée représenter, alors qu’elle n’est de toute évidence pas assez au point pour que cela fonctionne du point de vue du réalisme, ni que cela n’ait d’intérêt d’un point de vue esthétique. Or, ici, par une honnêteté qui les honorerait ou une inconscience qui ne les déshonorerait pas trop, les faiseurs d’images nous présente immédiatement leur bestiole comme un personnage de film d’animation, se déplaçant sans souci de réalisme et se comportant comme le premier Clochard venu. Si bien que l’herbe est coupée sous le pied du « on n’y croit pas, à votre chien ». Ce qui me ferait penché vers l’honnêteté est que par la suite l’animation de la bête en question est tout de même assez propre, et même parfois pas très loin du bluffant, ce qui me fait donc prendre l’introduction comme une invitation claire à changer de salle si l’effet numérique assumé n’est pas accepté. Cela ne prémunit pas contre les moments où cette technologie s’avérera tout de même gênante, comme lors du combat entre les deux chefs de meute potentiels, que j’imagine vue comme un point d’orgue pour les animateurs mais qui est particulièrement ratée, ou avec le comportement de chatte de salon de la louve, mais enfin le fait de nous avoir prévenu dès le départ n’en reste pas moins appréciable.

Du côté des humains, le méchant est ridicule, mais Reginald Owen avait lui-même ouvert le bal dans ce ton là, alors ne leur en voulons pas trop. Omar Sy, que ma longue abstinence télévisuelle m’empêche de connaître autrement qu’en voyant passer son nom en titre de quelques articles que je ne lis pas, a un jeu limité, mais semble le savoir, humilité qui me semble toujours d’une compensation presque suffisante. Il a de toute façon un vrai physique, ce qui n’est pas dommage dans un film d’aventures, et une certaine sympathie, ce qui le rend assez semblable à la partie du film qu’il habite, inutile mais pas désagréable. Le rôle de Thornton a été pensé en fonction du physique actuel d’Harrison Ford, ce qui semble bien plus intelligent que l’inverse, si bien qu’Indy nous campe un vieillard désabusé au regard de chien battu qui raccorde bougrement bien avec le sujet principal. Il est quoiqu’il arrive le type de moins de 90 ans qui ressemble le plus à un acteur de cinéma, les larmes de ma môme à la fin de la séance lui doivent beaucoup, et comme bon sang ne saurait mentir…

Si retaper une histoire déjà bien usée, et en tant que spectateur se la retaper au gré des différentes versions, ne vaut peut-être pas la création et la découverte d’un chef-d’œuvre unique, cela ne manque au bout du compte pas totalement d’intérêt et est même une expérience assez payante. On se demande ce qui fait la magie d’une version, la laideur d’une autre, et la contradiction d’une troisième qui bien que remplie au ras-bord de tous les effets possibles ne retrouve en rien une magie perdue mais aboutit néanmoins à une sincérité qui semblerait par ces effets mêmes impossible à atteindre.

On ne peut néanmoins tirer de la pertinence de cette présente redite la conclusion qu’il est bien encourageant que les bandes-annonces en préambule de l’extinction des lumières nous aient présenté un Scooby-Doo, un Pinocchio, un Moi, moche... n°24 et un Mulan avec des vrais morceaux de vrais Chinois dedans. Forer c’est bien, mais quand on touche le fond, mieux vaut changer de veine.

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