Le jaguar et l'anaconda

Avis sur L’Étreinte du serpent

Avatar Théloma
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Une plongée en noir et blanc dans la jungle amazonienne doublé d'un voyage dans le temps, on se croirait presque dans un film d'aventures des années 20 de Cooper et Schoedsack, ( Chang, King Kong). Et précisément, l'Etreinte du serpent s'inspire de l'exploration réelle dans les méandres de l'Amazonie d'un botaniste allemand au début du XXème siècle mise en parallèle avec celle, 40 ans plus tard, d'un ethnologue anglais parti à la recherche du premier. Chacune des deux aventures a en commun un personnage particulièrement attachant, Karamakaté, un Indien chaman seul à même de servir de guide à travers le labyrinthe de la forêt.
Les menaces sur les rives de l'Amazonie sont bien réelles, mais jamais - contrairement à bon nombre de récit d'aventures - elles n'émanent de la nature elle-même qui semble bien se garder de se mêler des affaires des hommes. La jungle, parcourue de long en large par les explorateurs, est le premier personnage du film. La caméra de Ciro Guerra tente d'en transcrire l'immensité, l'inaccessibilité mais aussi le mystère. La bande son, omniprésente, constituée de cris d'oiseaux, de bruissements, fait surgir toute une faune la plupart du temps invisible aux hommes à l'image des deux animaux totémiques du film : l'anaconda et le jaguar, le premier symbolisant la vie, la naissance, le second la mort.
Les menaces proviennent bien davantage des hommes que de la forêt : de l'avidité des exploitants d'abord, poussés par la demande occidentale, qui ne voient dans la forêt qu'un supermarché de ressources gratuites à commencer par l'hévéa ou la fameuse yakruna, graal botanique objet principal de la quête initiatique des deux explorateurs. Autre violence faite à la forêt ou plus précisément à ses habitants, l'action des missionnaires chargés de "rééduquer" religieusement les populations indiennes. Une des scènes les plus hallucinantes du film voit nos explorateurs tomber en embuscade dans une ancienne colonie catholique dégénérée. La folie qui s'y déchaine est stupéfiante, dans tous les sens du terme.
La remontée du fleuve aboutit ainsi à deux idées que l'on peut se faire de l'enfer des hommes : celle de la religion poussée dans l'absurdité d'un dogme sans aucun fondement et celle du commerce de la drogue qui corrompt tout ce qu'il touche. Cette remontée du fleuve et du temps résonne alors comme un écho au texte de Joseph Conrad Au Coeur des ténèbres, que Welles renonça à adapter et qui inspira directement l'Apocalypse Now de Copolla.
A cette différence près que dans le film de Copolla, le héros (Martin Sheen) semble échouer dans son processus initiatique et doit se résoudre au meurtre et au remplacement du colonel Kurtz, le "monstre blanc" incarné par Marlon Brando, là où l'explorateur de l'Etreinte du serpent semble - à force de renoncement matérialiste - réussir à se muer lui même en indien. Et à communier enfin avec la nature.
Un très beau film.

Personnages/interprétation : 8/10
Histoire/scénario : 8/10
Mise en scène / réalisation : 8/10

8/10

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