« Affolés par leur propre sang »

Avis sur La Dame de Shanghai

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Orson Welles, encore mince et beau, et sa femme Rita Hayworth, au sommet de sa sculpturale beauté. L’enfant terrible du Wisconsin, génial touche à tout, homme de théâtre, de radio et de cinéma, interprète à ce point passionné de Shakespeare que je l’ai longtemps cru anglais. Margarita Carmen Cansino, fille d’un danseur andalou, pin-up à soldats, future princesse orientale, femme fatale et malheureuse. L’affiche est belle.

Les deux premiers chefs d’œuvre (Citizen Kane 1941, La splendeur des Amberson 1942) de Welles n’ont guère convaincu le public et, plus grave, déplu aux producteurs. Il doit rentrer dans le rang, faire ce qu’on lui dit, oublier ses prétentions artistiques, ses cadrages subtils et réaliser un polar classique avec son épouse en tête d’affiche. L’occasion lui est offerte de sauver son couple qui bat de l’aile : elle est jalouse et lui volage.

Rita sacrifie sa crinière rousse pour jouer la blonde Rosalie Bannister, épouse d’un célèbre, peu scrupuleux et handicapé avocat. Orson sera Michael O’Hara, marin au chômage, courageux et solitaire. Il sauve la belle Rosalie et accepte, à contrecœur, un poste sur le yacht conjugal. Trop belle, trop riche, il se méfie, l’inquiétant mari est manifestement impuissant. Rosalie se jette à son cou. L’associé à moitié fou de jalousie les surprend. Le huis-clos marin a tôt fait de devenir insupportable.

Rosalie couchée sur le pont. Rosalie plongeant dans les eaux. Rosalie apeurée. Que veut-elle ? Le drame se noue. Fasciné par ces bourgeois pervers qui, tels des squales, s’apprêtent, « affolés par leur propre sang », à s’entredévorer, O’Hara tuera ou feindra de tuer... Orson Welles lâche la bride à son génie. Son personnage perd pied, sa raison vacille, la caméra joue avec ses peurs. Par amour, il se laisse manipuler. Pour Welles, un drame passionnel n’engendre pas de victimes, mais des complices. Dans une dernière scène extraordinaire, les masques tombent, les miroirs se brisent et les requins s’entretuent. Agonisante, la déesse de l’amour implore la pitié du marin. O’Hara s’éloigne. Rita mourra seule, à la stupéfaction des spectateurs, La Dame de Shanghai sera un échec commercial.

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