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Clint est octogénaire. Je suis Clint depuis 1976. Ne souriez pas, notre langue, dont les puristes vantent l’inestimable précision, peut prêter à confusion. Je ne prétends pas être Clint, mais seulement suivre sa carrière depuis quarante ans.


Mes premiers souvenirs remontent à La trilogie du dollar. J’avais dix ans. Papa travaillait trop. Nous le laissions dormir le samedi après-midi et étions contraints de quitter l’appartement. Ma mère et ma petite sœur couraient. Maman, qui avait interrompu une prometteuse carrière de sprinteuse, poussait celle de sa fille et sillonnait la France à la tête de son équipe d’athlétisme. Je n’avais hérité ni de la passion, ni du talent. Je cours mal, j’ai le souffle court et mes jambes se désunissent. Je gênais, aussi bien à la maison que sur les pistes cendrées. J’obtins une entrée hebdomadaire pour L’Impérial. J’y ai consommé d’innombrables comédies françaises et une série de westerns de série B.


De cette montagne de navets, émerge le triptique de Sergio Leone. J’ignorais être devant une parodie du western classique, j’étais face à mon premier western. Était-ce de ma faute si mes parents n’étaient point cinéphiles ? Du haut de son mètre quatre-vingt-quinze, Clint domine la distribution. L’ombre d’un sourire se dessine sur ses lèvres. Le « cavalier mutique et luciférien » se meut avec lenteur. Abusés, ses adversaires s’entretuent. Clint attend et scrute les survivants, sidérés. Le temps s’immobilise. Un interminable gros plan sur ses yeux bleus, un autre sur sa main, puis Sergio enchaîne par un travelling arrière sur la scène du duel. La camarde sourit.
Clint est seul dans le premier opus. Papa conservait un souvenir très précis de la sortie de Pour une poignée de dollars. Élevé dans le culte de Ford, Sturge ou Hawks, il n’avait guère été enthousiasmé par ce cinéma sale, cynique et violent. Seule la musique l’avait séduit. Clint est associé à Lee Van Cleef dans Et pour quelques dollars en plus. J’avoue une préférence pour le suivant, Le Bon, la Brute et le Truand, qui voit Eli Wallach rejoindre l’équipe. Le jeu est plus subtil à trois !


Clint a joué les durs. Il endosse en 1971 un rôle de flic. L’Inspecteur Harry ne vise pas les jambes, ne perd pas de temps à déclamer des droits, se contente, pour toute sommation, de prévenir sa cible d’un : « Go ahead... Make my day », piteusement traduit par : « Vas-y, allez ! Fais-moi plaisir ! ».


J’ai connu une adolescence difficile, celle des garçons fluets et craintifs confrontés à un monde masculin brutal. J’ai appris à me faire oublier, à longer les murs, à ravaler les avanies. Rien de grave, l’adversité fait grandir. Clint m’a aidé. Il a été mon grand frère. Le soir, il venait, non pas me consoler, mais me venger. Je me réveillais apaisé.


J’ai apprécié le Clint mûr et amoureux de Sur la route de Madison. Je me suis marié l’année suivante. Si Véronique a aimé Madison, elle n’a que peu goûté les suivants. C’est mieux ainsi, ma passion pour Eastwood se veut discrète et s’assume non partagée.


Je dois à Clint et Spielberg tout que je connais de la guerre. J’ai fait mes classes avec le sergent Highway. J’ai débarqué en Normandie avec la Easy Compagnie. L’adolescent que je fus a longtemps rêvé d’épopées héroïques. J’ai mûri grâce à Clint. Je sais que je suis trop tendre pour prétendre être de la graine des héros. Le combat révèle quelques lâches et de rarissimes guerriers qu’il élève au rang de demi-dieux. Les autres aspirent à survivre, avançant ou détalant, simple affaire de circonstances.


Clint a vieilli. Le cinéaste n’épargne par le comédien. William Munny trébuche, chute de son cheval, manque ses cibles et se fait rouer de coups dans Impitoyable. La caméra s’attarde sur des rides profondes, d’inquiétantes veines, de pâles cicatrices. Elle dévoile un visage raviné, craquelé, épuisé. Clint est un héros mortel qui filme sa propre déchéance physique. Allait-il me lâcher ? Non, le meilleur était encore à venir.


La décennie 2000 fut prodigieuse. À l’heure où sa génération profitait de sa retraite, Clint a rejoint les plus grands. Neuf longs métrages en onze ans. J’ai ri avec Space Cowboy. J’ai aimé Créance de sang et Invictus. L’Échange est sombre : Clint connaît ses heures d’angoisse. Le diptyque d’Iwo Jima est admirable. Mystic River, Million Dollar Baby et Gran Torino touchent au génie.


Walt Kowalski, vétéran raciste et irascible, vit seul. Une nuit, il surprend Thao, un jeune réfugié hmong, en train de dérober sa Ford Gran Torino. Thao est piégé par un gang local. Walt est contraint de l’aider… Grandiose. J’ai pleuré, emmené mes enfants, parents et voisins. A la moindre occasion, j’offre un exemplaire du DVD. Il est temps que je passe à autre chose.
La suite fut décevante.

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le 14 oct. 2016

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Step de Boisse

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