Film passionnel

Avis sur La Femme de Seisaku

Avatar Kalopani
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Il existe certains films dont la réussite ne tient pas à grand-chose ! Deux-trois bonnes idées couchées sur papier, une mise en scène solide pour emballer tout ça et surtout la réunion de femmes et d'hommes de talent qui mettent toute leur énergie dans la bataille ! Et là, parfois, la magie s'opère ! Tous les éléments constitutifs du projet commencent à s'enchevêtrer idéalement les uns avec les autres et les thèmes, même les plus antagonistes, parviennent à se succéder sous nos yeux dans une harmonie parfaite. Il y a de la grâce dans ses moments là, il y a de la beauté dans des instants là et cela se ressent forcément à l'écran. Et soudain, le gloubi-boulga originel se transforme en un festin de roi, délicat et parfumé. Comme si on pouvait faire de la grande cuisine avec trois fois rien et en joignant le sucré à l'amertume...

Seisaku no Tsuma est de ceux-là, bien sûr ! Ce film, a priori fort banal, doit sa réussite en grande partie à un formidable trio composé de Masumura, Wakao et Shindô. Ce dernier, qui sort tout juste de Onibaba, nous concocte un scénario aux p'tits oignons où l'on parle d'amour fou et de souffrance, mais qui expose également la vision d'une société Japonaise psychorigide, enfermée dans ses principes et ses traditions. Masumura, quant à lui, transcende habilement ces thématiques avec un style qui lorgne aussi bien du côté du mélodrame classique que de la Nouvelle Vague nippone. Le film adopte ainsi un classicisme assumé avec une thématique de l'amour impossible propre aux grands mélodrames. La mise en scène passe ainsi au prisme de la tragédie l'histoire de ces deux tourtereaux qui s'aiment contre vents et marées... On est ainsi facilement subjugué par la beauté singulière qui se dégage de ses images à l'esthétisme soigné et on est rapidement submergé par ce continuel déferlement d'émotions. Le cinéaste adopte ici une certaine retenue dans la forme qui tranche quelque peu avec ses autres productions, et ce n'est pas pour nous déplaire ! Tout au plus, peut on lui reprocher quelques passages un peu trop grandiloquents ou appuyés comme l'utilisation de cette musique qui devient vite redondante. Pour le reste, on demeure bien dans le drame classique Japonais ; fort, vibrant, beau et cruel à la fois ! Mais Masumura n'oublie pas l'érotisme propre à la Nouvelle Vague en agrémentant son film d'une délicate touche de sensualité. Et puis, et surtout, c'est la prestation d'Ayako Wakao qui finit par parachever le travail. La muse du cinéaste crève ici l'écran dans un rôle terriblement poignant, sans doute le meilleur de sa carrière. Masumura/Wakao/Shindô, un trio gagnant donc, qui a transformé un p'tit film de rien en l'un des plus beaux drames du cinéma Japonais.

L'histoire se concentre sur la rencontre entre deux individus qui se trouvent être prisonniers d'une "posture" qu'ils n'ont pas choisie ! En effet, c'est la société, dans sa grande sagesse, qui a décidé pour eux quels étaient les "rôles" de chacun, leur collant de ce fait une "étiquette" qu'ils n'ont pas intérêt à retirer ! Ainsi, Okrane est devenue la fille "mauvaise", la pestiférée ou la paria de la société. Pourquoi ? Eh bien tout simplement parce qu'elle s'est vendue à un homme âgé ! Et puis comme sa beauté ne fait qu'attiser les jalousies, la demoiselle se retrouve donc prisonnière du mauvais rôle, celui du vilain petit canard ; il en faut bien un ! Seisaku, lui, c'est tout l'inverse. Le jeune homme revient de la guerre avec le statut de héros ; c'est un "bon" Japonais, au service de sa nation et de ses compatriotes ! Un rôle plutôt flatteur, certes, mais qui va lui poser quelques petits problèmes lorsqu'il va vouloir sortir de cette boîte dans laquelle on l'a enfermé pour aller flirter avec la belle Okrane ! Le grand héros en couple avec la misérable ; non, ce n'est pas possible ! La gentille, et serviable, populace va ainsi intervenir pour leur rappeler leur rôle ! Et pas question de se défiler ! La pression sociale se fait alors sentir, sournoisement par le commérage et la violence verbale. Avant de devenir plus pressante et plus violente. Et à travers un drame passionnel assez classique, Masumura nous dresse le tableau d'une société nippone terriblement sclérosée, enfermée dans des principes issus d'un autre âge. C'est l'intransigeance et la cruauté qui règnent en maîtres, et le film s'en fait le parfait écho. Le cinéaste mélange ainsi, avec remarquable aisance, critique sociale et profond drame intimiste dans une histoire qui alterne continuellement douceur et violence, beauté et horreur humaine. Ce qui fait de Seisaku no Tsuma un grand film passionnel, un film de tous les excès ! Sans doute le meilleur de son auteur.

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