The bittersweet taste of the dream

Avis sur La La Land

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Pour les besoins de cette critique, l’auteur des pavés qui suivent s’est dédoublé, écrivant ici comme le modeste César avant de laisser libre cours à la schizophrénie que lui aura inspiré ce troisième film, frustrant mais fort aimable, du dernier wonder boy d’Hollywood en date, il a nommé : Damien Chazelle.

Planned obsolescence

Un petit reproche pour commencer : je n’ai pas pu m’empêcher de remarquer qu'à plusieurs reprises au cours du film, le fond de l'image est flou. Ou bien, lorsque la caméra panote à vitesse grand V d’un personnage à un autre, que la netteté de l’image tarde un moment à se rétablir, un peu comme lorsque le soir, sous l’effet de la fatigue, le temps d’accoutumance de nos yeux se trouve rallongé. Et attention ! Il n’est pas ici questions de flous artistiques, du genre qui seraient le produit volontaire d’une mise au point ne se faisant pas ou de l’emploi de longues focales. Non, on parle là de flous dont la cause est l’emploi de technologies certes prestigieuses mais montrant clairement leurs limites.

Je m’explique : le film a été shooté sur support pellicule (16 et 35 mm) et en format Scope (aïe)namorphique. Fort bien, ça pète la classe et c’est sympa pour toute une branche de l’industrie qui peine aujourd’hui à survivre face à la concurrence du numérique. Mais voyez le résultat : le fait est que le support argentique, outre les déformations dues à la compression/décompression du format, manque clairement de netteté dans le mouvement. Et ce alors même qu’au vu de la vivacité avec laquelle le chef op’ de Damien Chazelle bouge sa caméra, l’emploi du numérique et, pourquoi pas, soyons fous, du High Frame Rate (le 48, 60 voire même 120 images/seconde) auraient été plus que pertinent. Quant à la profondeur de champ, [soupir], disons simplement que même les premières caméras Haute Définition, ces « antiquités » que les pionniers du numérique employaient au début des années 2000, ces caméra-là donc, avaient déjà une toute autre portée !

D’où cette question qui me démange : pourquoi diable Damien Chazelle s’est-il entêté à employer un support qui, clairement, n’avait pas le coffre pour le suivre là où il va, et encore moins à l’allure où il va ? Ou pour le dire de façon plus imagée : pourquoi prendre un bateau lorsqu’on a l’intention de le piloter comme une Ferrari ?

La réponse, foin de mystère, chaque cristal de bromure d’argent de chaque photogramme de La La Land la crie haut et fort : le jeune réalisateur a voulu faire revivre une certaine esthétique des studios. À savoir celle, flamboyante, du faux le plus assumé, du toc le plus revendiqué, de la lumière la plus artificielle que le genre du musical aura porté dans ses ultimes retranchements à la fin de l’âge d’or hollywoodien. Celui-là même duquel on peine aujourd’hui à l’arracher, comme un masque mortuaire devenu solidaire du visage de la momie qu’il garderait à l’abri du temps.

Or, bien plus qu’un hommage, aussi sincère, grisant et touchant soit-il, La La Land aurait pu être une véritable résurrection, que dis-je, un reboot en bonne et due forme, l’inespérée seconde naissance du genre. De quoi le sortir de son sommeil sépulcral, façon lèves-toi et danse. Parce qu’user ici du numérique, c'eût bien évidemment été la garantie de rendre justice à la beauté de cette « city of stars » qu'est L.A. by night - là où chacun de ses panoramas est ici tristement plat. Mais plus que ça, filmer son film en numérique, c'eût été pour Damien Chazelle l’assurance de véritablement et durablement faire entrer le musical dans le XXIe siècle - là où son film, trop sage malgré ses quelques audaces, en reste au stade de l’hybridation de l’ancien et du moderne.

Mais alors qu’aurait-il dû faire de plus, le p’tit jeune ? Réponse : être encore plus radical, saisir la chance qui lui était donnée de totalement refondre l’esthétique du genre dans le bain atmosphérique de notre époque. Celle où les nuits urbaines ne sont plus vraiment des nuits, tant les lumières artificielles, réfléchies un peu partout et notamment sur le smog ambiant, refaçonnent l’architecture des villes en leur superposant une nouvelle dimension, virtuelle. Bref, l’occasion était trop belle de donner au musical hollywoodien un nouveau fond d’écran, et avec lui tout un tas d’outils propices à l’expression « updated » de son ancestrale tendance à l’onirisme. Soit autant de choses que, malheureusement, Damien Chazelle s’est privé de faire à l’instant même où il a choisi de préférer le grain de la bonne vieille péloche à l’appel de l’expérimentation. On appelle ça une occasion manquée.

To let’s go and let go

Cela dit - promis, juré, craché, j’arrête-là de chipoter - La La Land n’est pas film à se laisser démonter comme ça, en tout cas pas sans mettre quelques atouts sur la table - et king size lesdits atouts ! Son auteur, pour commencer, a un très sûr et très musical sens de la mise en scène, c’est-à-dire très rythmique dans son montage comme dans sa façon de diriger ses acteurs. Constat qui ne fait plus aucun doute depuis qu’il a sauté aux yeux des plus aveugles à la vision-massue de Whiplash, uppercut for peu aimable pour ma part mais uppercut tout de même, force est de le reconnaître. Aussi, comme ce dernier film et ce dès son prologue, La La Land affiche tous les airs de la démonstration de force. De celles qui disent : « regardez-moi, regardez-moi, je sais faire ceci et cela. Et puis ce truc aussi, et l’autre là. Vous voyez, vous voyez, j’ai bien fait mes devoirs, hein. Pleeeeeeaaaase, applause ! »

Or, il est vrai, rien ici n’est fait pour passer inaperçu, mais pas grand-chose non plus pour contenter le seul ego trip d’un jeune cinéaste aux dents longues. Car si ce-dernier traque la performance et multiplie les morceaux de bravoure (jusqu’à faire penser au Martin Scorsese de Mean Streets), ses choix de mise en scène n’en sont pas moins riches de sens et non dénués d’intelligence. Voyez plutôt : à chaque changement de registre (comique, dramatique, « spleenique »), de tonalité émotionnelle (euphorique, romantique, mélancolique), ou de type de rapport entre les personnages (défiance, harmonie, confrontation, réconciliation), Damien Chazelle adapte son mode de filmage. Avec une aisance déconcertante et toujours de façon justifiée par le contexte, le film passe ainsi de l’opératique le plus spectaculaire au collé-serré le plus rentre-dedans, ou encore du plan séquence le plus ample au champ-contrechamp le plus intimiste.

Et que dire de la scénographie, régulièrement employée de façon expressionniste, que ce soit pour commenter la situation des personnages à un instant T (un embouteillage pour une carrière au point mort) ou l’état de leur relation (une alarme et un plat qui crame pour une union qui a fait long feu). Aussi, on le comprend, l’étalage de prouesses techniques n’est pas ici un mal. Son principal intérêt, plus encore que tout ce qui précède, étant finalement sa fonction de canal par lequel le film, extrêmement généreux avec son audience, nous communique son incroyable énergie. Le spectateur sortant de la séance rechargé à bloc !

Et puis il y a cette ville, bien sûr. C’est certain, on l’a vu, La La Land est à des années lumières de l’esthétique des années 2000-2010 telle que l’inventaient Hou Hsiao Hsien et Michael Mann avec Millenium Mambo et Collateral. Mais ce n’est pas non plus son objet. D’où l’importance de juger le film que l’on a vu d’avantage que celui ayant déçu nos attentes... Et de fait, aborder de la sorte, La La Land révèle une richesse insoupçonnée jusqu'ici. Son réalisateur et scénariste, en effet, n’a pas pour but d’approcher Los Angeles sous l’angle de l’hyperréalité. Bien au contraire, lui aborde la cité comme une manière de mirage par essence irréel, sorte d’inépuisable réservoir à images empilées les unes sur les autres comme autant de couches stratifiées. Résultat du sondage : pas un coin de rue ou de mur qui ne soit colonisé, pas un lampadaire ou un boardwalk qui ne soit le marqueur temporel de l’ancienne gloire hollywoodienne. Une histoire et un temps passé imprégnant tout, s’affichant partout, tout le temps, pas modeste pour un sou. De quoi donner aux déambulations de Mia et Sebastian, sur le modèle du Millenium Actress de Satoshi Kon, des airs de balade à travers un vaste studio de propagande à ciel ouvert. En somme, le film saisit en temps réel le devenir musée du cinéma hollywoodien, étouffé de l’intérieur par une nostalgie devenue mortifère pour lui-même et aliénante pour ses aficionados.

Et au passage, le cinéaste capte aussi quelque chose du zeitgeist ambiant, de ce rapport à l’espace et au temps si caractéristique de nos sociétés de l’image, du narcissisme 2.0 et du « c’était mieux avant ». Un schizophrénique mode de présence-absence au monde (un pied dans le réel, l’autre dans le virtuel, le corps dans le présent, l’esprit dans un passé mythifié), que Damien Chazelle met ici en jeu au sein de quasi chacune de ces images. Généralement au premier ou au second plan, se débattent ainsi les personnages pour ne serait-ce qu’exister dans le présent, avec pour moteur le désir de conquérir leur part de rêve. Alors que dans le fond de l’image et tout autour d’eux, d’innombrables fétiches de l’ancien temps les encerclent, clôturant l’espace et bouclant toute perspective d’avenir autre que celle consistant à imiter les modèles affichés. Le dilemme des personnages, en fait existentiel, se voit ainsi exprimé par l’ambivalence de leur rapport à l’espace-temps environnant. Faut-il suivre la voie tracée en trompe-l’œil sur tous les murs, quitte à finir par faire partie de décor à son tour, auréolé de gloire mais non sans avoir perdu quelque chose en route ? Ou bien doit-on résister à la pression sociale, brûler le celluloïd de La Fureur de vivre, refuser de battre la même mesure que le troupeau, et risquer de finir en solo, intègre mais sur le bas-côté d’une société à voie unique et courte vue ?

Encore une fois donc, le problème est d’actualité. Et à travers le film de Damien Chazelle, la voix de ses deux formidables interprètes et les compositions magiques de Justin Hurwitz, c’est un peu toute une génération déboussolée qui semble parler. Mais à l’instar de Whiplash, La La Land ne statue pas vraiment. Avec pertinence, il fait certes le constat de la congestion du rêve américain, et au-delà de la situation d’une certaine jeunesse : trop d’appelés, pas assez de retenus - à croire que rien n’a fondamentalement changé depuis l’époque de la ruée vers l’or... Mais rien indique cependant qu’il condamne ce droit spécifiquement américain à la poursuite du bonheur. Simplement, avec nuance, pointe-t-il ses conséquences néfastes avant de finalement recouvrir le tout d’une couche de mélancolie, trop conscient sans doute de la nature idéologique de la chose (c’est ici le mythe du self made man qui est actualisé). Ainsi La La Land met en scène un authentique accomplissement du rêve américain pour deux de ses prétendants. Mais à travers l’évolution de sa romance désillusionnée, il en rappelle aussi le prix : la perte d’une part essentielle de sa personnalité. Ou comment le « nous » cède au « je », avant de se repasser le film de sa vie en mode « et si ». Mais, trop tard, le rêve est devenu réalité. Et Damien Chazelle, ayant tout au long de son ouvrage fait confiance à l’intelligence émotionnelle du spectateur, de le laisser libre de goûter ou non la saveur douce-amère de son ultime échange de regards. Chapeau maestro.

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