Black Manor

Avis sur La Maison du diable

Avatar Sergent Pepper
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Lorsqu’on consulte sa filmographie, on ne peut qu’être étonné de l’éclectisme de Robert Wise : de la science-fiction à la comédie musicale, en passant par le film noir et le biopic, le film de guerre ou d’horreur, il n’est aucun genre qu’il n’ait abordé. C’est là l’une qualités du réalisateur à l’américaine : être capable de répondre à n’importe quelle commande ; et celui qui a du talent pourra, à l’instar d’un autre grand maître de la diversité, Hawks, transformer presque tout ce qu’il touche en pépite.

La maison du diable le voit ainsi s’atteler au film d’épouvante, une petite incursion qui tranche entre les deux prestigieux aspirateurs à oscars que sont West Side Story et The Sound of Music. Si l’histoire reste on ne peut plus conventionnelle (un manoir hanté, et le désir de ceux qui le visitent de faire lumière sur la légende qui l’entoure), c’est surtout pour son amusement formel que le film vaut le détour.

Si l’exposition est un peu laborieuse, c’est parce qu’elle pêche par bavardage : en voulant expliciter à l’avance les phénomènes paranormaux, les personnages pensent avoir une certaine maitrise du lieu. Le relais sera pris par la voix off de la protagoniste, malheureusement elle aussi un peu pesante par sa propension à tout mettre en mot . Mais le contraste avec la suite des événements soulignera finalement d’autant plus la force des images : Du plan à la séquence, des mouvements de caméras à l’usage du son, tout, dans La Maison du Diable, est exploité au profit de la peur, et atteint la plupart du temps son objectif.

Le lieu lui-même est déjà exceptionnel, de par ses dimensions et les prises de vues, presque expressionnistes, qui amplifient sa singularité. Plongées et contre plongées, grand angle aux distorsions assumées font vibrer l’architecture d’une présence surnaturelle bien avant que les premiers phénomènes ne se manifestent. On pense souvent à la manière dont Welles a sur mettre en lumière les espaces (dans Citizen Kane, bien sûr, mais aussi et surtout dans la splendide demeure des Ambersons) : les lignes de fuite sont démesurées, et la folie semble contaminer toutes les structures, au sommet desquelles trône un fantastique escalier en colimaçon qui portera l’apogée déséquilibrée de l’effroi.

La Maison du Diable est ainsi un exercice de style particulièrement instructif sur la capacité du cinéma à provoquer la peur, et, surtout, à l’intelligence qu’il y a à procéder par l’économie de moyens. Fidèle au précepte du fantastique, qui veut qu’on laisse poreuse la frontière entre rationnel et paranormal, le film joue avant tout de la question du point de vue, et de ses limites.

Corridors, miroirs, statue, suites trop spacieuses : c’est parce qu’on nous a au préalable raconté la légende que nous investissons de nos pires attentes ces lieux pourtant avant tout inertes. Le son joue dès lors un rôle essentiel, lors de séquences qui laissent présager d’une présence invisible : le mouvement du cadre poursuit ainsi une menace immatérielle, et ne s’en remet qu’à la réaction terrorisée des occupantes pour donner du crédit à la peur. Stratégie d’autant plus intéressante que le dénouement jouera avec cette ambivalence : alors que la folie gagne la mise en scène elle-même, (notamment par d’incroyables mouvements de caméra) au diapason de celle de la proie, le spectateur se voit contraint de prendre un recul sur cette dernière, et d’envisager une folie bien plus circonscrite.

On le ferait presque avec regrets, tant il était savoureux de voir se dérégler la norme bien stable du réel. Folie ou non, le plaisir est intact, et le manoir gardera, sous la patte malicieuse du cinéaste, cette vibration opaque et vertigineuse.

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