Le prix du temps

Avis sur La Mule

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J’avais pourtant envie de la caresser dans le sens du poil cette mule prometteuse, dernier destrier en date du blondinet virtuose de la gâchette qui a su, au fil de sa carrière, prouver qu’il était aussi habile avec des objectifs et un bout de pellicule qu’il cultivait à merveille sa décontraction si particulière à l’écran.

Seulement, aussi surement que mes tempes perdent peu à peu leur teinte originelle, l’ami Eastwood a pris de l’âge et relativisé dans le même temps ses préoccupations, parfaitement identifiables puisque son personnage, franc des cordes vocales, les porte sans faire dans le sous-entendu.
Elles semblent simplement moins vives qu'à l'accoutumée, le discours politique est présent mais passablement érodé, voir simpliste, l'acteur / réalisateur fait désormais dans la leçon de vie en se faisant l’écho plus fourni d’un Diesel nourrit aux punchlines faciles : le plus important, c’est la famille.

L’intention est louable, et je serais bien malhonnête de dire qu’elle ne m’a pas touché. Quand un bonhomme, qui a tant accompli, martèle du haut de ses 88 printemps qu’il regrette en partie sa vie parce qu’il n’a pas su se focaliser sur ce qui lui semble maintenant le plus important, c’est forcément émouvant. Et quand il conclut tristement avec un « I could buy everything, but i couldn’t buy time », l’effet est là.

Mais la manière avec laquelle Clint déroule sa diatribe est tristement moins convaincante. Redondance des dialogues, lieux communs éculés, il manque à sa mule le panache d’un Million Dollar Baby, la narration efficace d’un Mystic River ou encore l’inspiration visuelle de l’Homme des hautes plaines. Ici l’œil du cowboy solitaire est bien vitreux, impossible de reconnaître sa touche, habituellement faite d’une photographie précise, souvent académique certes, mais éclairée avec goût et portée par un coup d’œil qui fait sensation. Sa mule est, elle, générique, sans envolée formelle, tout juste fonctionnelle, comme pour épouser sa narration on ne peut plus scolaire, qui consiste en une énumération de brefs road trip trop pépères. A part un clébard curieux, un chien fou qui se calme après trois margaritas et deux tueurs à gage au cœur d’artichaut, pas grand-chose à se mettre sous la dent pour sortir d’une piste tranquille qui promettait d’être plus chaotique.

A tel point qu’on en vient à se dire que le point de vue exclusif qu’Eastwood réserve à son octogénaire courageux dessert en partie son film. Aucun personnage n’existe réellement en dehors de ce dernier, sa famille, pourtant élément central, n’est introduite qu’en de rares occasions et par un montage maladroit : la plupart des séquences qui sortent des trajets sous coke donnent l’impression d’être insérées à la va-vite dans la timeline, sortant de nulle part, sans silence ni temps de construction. Du dialogue stéréotypé, puis des échanges encore moins inspirés, et rien d’autre. Et en quatrième vitesse s’il vous plait, que l’on puisse retrouver Earl et son pickup. Du coup, compliqué de s’impliquer totalement quand le cœur du film se met enfin à battre et que papy cokaïne se décide à braver l’interdit pour faire ce qu’il évite depuis 60 piges : se consacrer à ses proches.

Au moment de quitter le ranch pour faire le point, il m’a semblé que cette mule fut un peu fade et le sentiment qu’elle me laisse est à double sens.
Je suis sorti de la séance à la fois amer parce que je n’y ai rencontré ni la sensibilité visuelle d'Eastwood, ni son sens du spectacle, mais pourtant comblé d’avoir pu apprécier une nouvelle fois le jeu du bonhomme : on a tous voulu être Clint quand il dérouillait du salaud avec un cigarillo au bec aussi certainement que l’on espère finir comme lui dans une paire d’années : sévèrement arthrosé et un brin sénile mais toujours blindé de cette classe cool qui l’a toujours défini.

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5.5/10

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