Le troisième oeil

Avis sur La Niña de fuego

Avatar Bea Dls
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L’entame du second film de l’espagnol Carlos Vermut, La niña de fuego, donne immédiatement le ton de cette œuvre très atypique et fascinante.
Bárbara, une fille jeune et très belle, se fait attraper par son prof de Mathématiques en train de passer un petit mot pendant son cours. Elle s’approche sans broncher, le regarde droit dans les yeux, et à la demande insistante du professeur, après un « vous êtes sûr de le vouloir ? », crache son venin : « face de chou est vraiment moche ». Dámian (José Sacristán), le prof de Math, est sidéré, avec comme une douleur qui tord son visage. Il finit par lui demander le papier, mais elle le fait disparaître dans un tour de passe-passe.

Dans cette scène très minimaliste, peu de mouvement de caméra, peu de dialogue. Elle glace déjà le sang par la mise en scène. Sur le bureau de Dámian, les crayons sont alignés impeccablement entre eux, et avec les autres éléments qui s’y trouvent. Le bureau est filmé du dessus, les mains de Bárbara et de Dámian se croisant au dessus de cette nature très morte, des mains froides de ne rien donner et de ne rien recevoir : car la Magical girl du titre original est là, escamotant le fameux petit mot, laissant à jamais Dámian dans le doute et la frustration, dans la vengeance peut-être déjà.

Magical Girl est un sous-genre d’animé japonais, qui comme son nom l’indique, a comme protagoniste une fille qui fait de la magie. Il semblerait pourtant que les filles dans le film de Carlos Vermut n’ont pas trop de super-pouvoirs, elles sont dans la souffrance ; puis à y regarder de plus près, ce sont elles qui mènent le jeu.

D’abord Bárbara (Bárbara Lennie, parfaite dans le rôle d’une femme trouble sous un aspect lisse). On la retrouve jeune femme plus tard, dans un film dont la construction est pourtant loin d’être linéaire. A genoux devant Alfredo son mari, en train de lacer ses chaussures, en train de prendre de multiples cachets qu’il essaie de forcer dans sa gorge, parce qu’elle est une vilaine petite fille dit-il. Mais telle qu’en elle-même, Bárbara retourne la situation d’une simple phrase : «je suis belle, aussi» , des mots qui paralysent Alfredo comme d’autres ont paralysé Dámian en son temps. Barbara souffre manifestement, son troisième œil ne semblant pas lui servir à grand-chose, mais Barbara semble aussi jouir de sa souffrance.

Puis il y a Alicia (Lucía Pollán). Petite fille pâle d’une douzaine d’années, dont on devine très vite qu’elle n’en engrangera pas une de plus : fascinée comme Carlos Vermut lui-même par les anime japonais et la chanson pop qui va avec, Alicia se meurt d’une leucémie. Le cinéaste réussit la gageure d’expurger tout pathos de cette situation, en dessinant une relation forte, ludique et tendre, entre Alicia et son père Luis (Luis Bermejo, étonnant de maîtrise dans la peau d’un personnage que les circonstances amènent à faire un grand écart entre ce qu’il est vraiment et ce qu’il est devenu, ou inversement). Une petite fille qui dans le courrier des auditeurs d’une station locale de radio dit qu’elle adore l’hôpital, car à chaque fois qu’elle s’y réveille, son père est près d’elle (et puis parce que c’est sans doute le moyen d’accepter l’inacceptable). Alicia souffre, mais semble consciente du pouvoir que ça lui donne; Luis va exaucer son vœu le plus cher, posséder la tenue de la magical girl Yukiko, une tenue de designer hors de prix, hors de son possible de professeur au chômage que la récente crise économique espagnole vient de mettre sur le carreau. Alicia est la deuxième magical girl de Vermut.

Les destins de tous ces personnages vont être intelligemment brassés par le cinéaste pour aboutir à un des films les plus intéressants de cette année. Le temps est déconstruit, Le film est comme une pelote qui se dévide par le milieu pour aller ensuite dans toutes les directions. Tel le toréador auquel il fait allusion de manière métaphorique dans son film, Vermut agite le chiffon rouge dans tous les sens, mais sans cesse le film se dérobe à nos yeux…

Ce film nous intrigue et nous dérange, car nous questionne beaucoup. Le hors-champ y règne de différentes manières. Des personnages qui se parlent longuement, derrière une vitre que l’on brûle de franchir pour entendre ce qu’ils disent. Des portes de « donjon » qu’au contraire on ne veut surtout pas passer, tant ce qui s’y passe semble horrifique. Des barreaux de prison qu’on veut garder autour de soi pour des raisons que le spectateur ne connaîtra jamais… Une mise en scène très habile qui nous tient en haleine de bout en bout, avec une photo glaçante, des couleurs froides, une composition léchée, une décoration minimaliste mais signifiante (les habits de Barbara, le luxe de son intérieur, la simplicité de celui de Luis, une réception qui en un seul plan nous permet de savoir à qui on a affaire, …), des éléments qui sont en contraste total avec le chaos des personnages de Carlos Vermut.

Dans son film, Carlos Vermut évoque l’ambiguïté de l’Espagne entre émotion et raison ; il le prouve lui-même avec ce très beau film bâti pour titiller le cerveau du spectateur, mais qui arrive à toucher son cœur par la détresse humaine qui s’y trame…

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