La Folie des grandeurs

Avis sur Last Action Hero

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Magouilles, prostitution, fontaine de fric et désastre financier : sorti en 1993, Last Action Hero a eu son lot de dérapages. Prière d'envoyer dans sa chambre l'enfant qui sommeille en vous, et bienvenue en coulisses.

Nous sommes en 1992. Alors aux mains de Coca Cola, la Columbia est rachetée par Sony. Prudente, la firme japonaise vire Peter Guber et Jon Peters, ses deux patrons au train de vie dispendieux. A leur place, ils nomment un certain Mark Canton, fils de l'attaché de presse de Lawrence d'Arabie, qui a grandi au fil des réceptions démentes organisées par le producteur Sam Spiegel. Fasciné par les filles et le champagne, Canton dira vouloir faire un métier impliquant des filles et du champagne. D'abord employé chez Warner Bros., Canton s'y fait sa place...en produisant deux gros bides. Voulant rentrer dans ses petits papiers, Jon Peters l'invite à dîner, ainsi que Peter Gruber. Chez l'hôte, deux serveuses au physique avantageux déambulent en petit tablier.

Les deux femmes bossent pour Heidi Fleiss, la mère maquerelle de Hollywood. Vivotant à droite à gauche, son destin a décollé le jour où Ivan Nagy, réalisateur de Starsky et Hutch, l'a présentée à Elizabeth Adams. La soixantaine bien tapée, Adams (ou "Madame Alex", son pseudo), Philippine d'origine, possède LE réseau de call girls à Hollywood. Heidi Fleiss entre à son service et grimpe quatre à quatre les échelons de l'entreprise. A 22 ans, elle se paye l'ancienne maison de Michael Douglas et acquiert le statut d'auto-entrepreneur dans le petite monde de la fesse bien ferme. Ses tarifs ? De 1500 à 1 million $ la prestation. Pour se le permettre, Heidi propose les plus belles filles à la clientèle la plus riche (y compris la Maison Blanche, paraît-il). En 1991, elle est millionnaire.

De son côté, notre bon Mark Canton, sitôt nommé à Columbia, pète un câble. Comprendre : il veut marquer le coup, offrir THE carton à la boîte. Va-t-il tirer la leçon de ses échecs à la Warner ? Ben voyons. Lorgnant du côté de L'Arme fatale et de Piège de cristal, deux succès populaires récents, il commande un script "drôle et plein d'explosions" à deux étudiants. Soit Zak Penn et Adam Leff, qui rendent un scénario intitulé Extremely violent où il est question d'un super-héros de fiction, Jack Slater, jeté dans la réalité. Conquis, Canton cherche sa star. Il songe à Willis mais comme Bruce vient de se prendre un gadin avec Hudson Hawk, c'est mort. Il lui préfère Arnold Schwarzenegger. Cachet : 15 millions. Logique, le bonhomme étant alors au faîte de sa gloire.

"Le pire qui puisse m'arriver, c'est d'être comme tout le monde. Je détesterais ça.", nous dit Arnold. Ca semble orgueilleux mais le plus dur n'est pas d'être une star, c'est de le rester. Ayant sa carrière bien en main, Arnold lit le scénar, en modifie le titre et invite les cadres de la Columbia au Schatzi, son restaurant autrichien. Là, il demande à faire réajuster le script. Si les producteurs sont d'accord, il en est. L'approbation de Terminator a dû coller une érection stratosphérique à Mark Canton, un truc à se faire sauter les coutures du falzar et retourner la table. Un scénariste est embauché pour les réécritures, le génial Shane Black. "J'ai panaché Le Magicien d'Oz et 48 heures, en quelque sorte", explique-t'il. Après tout, son talent le lui permet. Dans ces conditions, difficile de ne pas avoir foi en le projet.

Canton est heureux, il tient son futur hit. Il veut fêter la signature. Des employées d'Heidi Fleiss seront de la partie. Un producteur exalté en embarque une dans son bureau. Son épouse le surprend les jambes à l'air. Elle divorce. De son côté, Arnold, pas encore convaincu par le script, veut "faire un film pour toute la famille, moins violent". Aurait-il oublié que le premier jet se nommait Extremely violent ? Le fait est qu'il change de scénariste et embauche un certain William Goldman. Le mec demande 1 million $ pour quatre semaines de taf. Et il les a. Pourtant, sa version sera retravaillée par un nouveau successeur : Larry Ferguson, scénariste du A la poursuite d'Octobre rouge de John McTiernan. Pendant le processus, Arnold intervient sur tout : l'affiche, les décors, les coiffures. Il devient même producteur et gonfle le budget.

Août 1992. Mark Canton tient un séminaire sur le plan marketing. Pour Last Action Hero, il prévoit un CD Sony pour la B.O., un jeu vidéo (Sony aussi), des figurines Mattel, des jouets dispersés dans les Burger King, des baskets Reebok et des clips MTV. Rien que ça. Arnold ne cache plus l'importance qu'il accorde au projet: "Je veux être impliqué dans chaque étape de la fabrication de ce film. Ce sera le blockbuster des blockbusters". L'ami Canton en remet une couche : "Il n'y aura pas de compétition possible contre nous, l'été prochain". Il est au courant qu'un certain Jurassic Park doit sortir en même temps, mais aucune inquiétude. Quant à Arnold, la concurrence le fait marrer : "Qui aura envie de voir des diplodocus ?". Personne Arnold, personne. Heidi Fleiss, elle, se paye une nouvelle maison. Elle peut, tout le gratin de L.A. fait appel à ses services.

Pourtant, tout n'est pas rose pour elle : l'une de ses filles est tuée par balle par James Edward Noël, violeur en série (et en fuite). Fatigué par l'inefficacité des flics, elle recourt à ses contacts à la télé. Avec l'aide du public, le tueur se fait pincer et prend perpète. Heidi se remet au boulot, attrape une ex miss USA dans ses filets et ouvre un nightclub. Des tas de filles veulent en être malgré une paye serrée : la patronne garde 40% des gains. Pendant ce temps-là, des producteurs savourent à l'avance le carton de l'été prochain. On dit que ce sera le meilleur film du monde. John McTiernan, le réalisateur, reste en retrait. Les mondanités, c'est pas son truc. Mais hormis ça, il se demande ce qu'il va bien pouvoir faire de ce script transgenre. Pas de temps à perdre cela dit, le film doit être finalisé en moins d'un an.

Fidèle à sa démarche, Arnold supervise tout. Histoire d'être optimal, il s'installe une caravane longue de 15 mètres dans le studio, normal. Il en fait son bureau, sa salle de contrôle où il reçoit divers co-producteurs, et réécrit des scènes. Mark Canton ? Il ne lui reste guère que la bande-annonce à superviser. Mais elle coûtera 750 000 $ ! Se rêvant sans doute un statut de pionnier du marketing, il négocie un encart publicitaire sur une fusée spatiale. "Ce sera le film du siècle", répète-t-il entre deux commandes de ballons gonflables, hauts de 20 mètres, à l'effigie d'Arnold. L'histoire ne dit pas si le train de vie de Mark Canton lui faisait dépenser des fortunes, mais professionnellement, on peut dire qu'il voyait grand. Fantasmant des poches pleines et un flair reconnu par la profession, Canton ne lâche rien.

3 Avril 1993, fin du tournage. Canton organise une avant-première privée. C'est la catastrophe. Les réactions sont si mauvaises qu'il détruit les notes des spectateurs présents. En Mai, Arnold débarque à Cannes avec son ballon gonflable. On y croit encore. En Juin, le 11, soit une semaine avant la sortie de Last Action Hero, Jurassic Park débarque en salles. Il ramasse 60 millions de $ en une semaine, preuve que pas mal de gens avaient "envie de voir des diplodocus". Le même jour, Heidi Fleiss est écrouée. Trafic d'êtres humains, blanchiment d'argent, drogue. La fête est finie. Son père, militant contre la circoncision des enfants, est accusé de dissimulation de revenus. Heidi, en prime, est contrôlée positive aux amphét'. Elle plaide non-coupable, menace de donner des noms. Seul Charlie Sheen admettra faire partie de ses clients.

Le 18 Juin, Last Action Hero sort enfin. Trois semaines plus tard, le constat est sans appel, c'est un flop retentissant. "L'échec n'est pas la fin de tout. C'est un cul-de-sac inévitable sur la route du succès", dit Mark Canton. Un peu léger mais il a la tête ailleurs : l'enquête sur Heidi Fleiss éclabousse Sony-Columbia. Trois producteurs de la boîte sont impliqués. Plus gênant, des filles de la maison Fleiss ont été reconnues dans Last Action Hero, lors de la scène du vidéoclub. "C'est avec nous qu'elle devrait travailler. Sous une couverture bien sûr...", dit Jack Slater au jeune Dany au sujet de la vendeuse derrière le comptoir. Arnold voulait un film plus familial, qui puisse entériner sa côte de popularité auprès de tous. Nous voilà avec un gamin de 12 ans et un culturiste entourés de putes. Sublime.

Celui qui rigole le moins dans l'histoire, c'est Ivan Nagy, le réalisateur qui avait mis Heidi Fleiss et la Philippine Madame Alex en contact. Il est arrêté. Chez Columbia. On n'est plus à une casserole près... Un an plus tard, grand nettoyage de printemps : Peter Gruber, qui avait été relégué à un autre poste pour refiler son siège à Mark Canton, est viré. Le même Mark est éjecté aussi, tout comme les trois producteurs qui avaient été inquiétés à cause de l'affaire Heidi Fleiss. Heidi qui, elle, s'est mise en ménage avec le comédien Tom Sizemore. Il la tabassera. En attente de son jugement, Heidi sera condamnée à trois ans de prison pour prostitution. A sa sortie, elle ouvre une boutique de sous-vêtements...et une maison de passe mixte dans le Nevada. On ne se refait pas mais au moins, Heidi a de la suite dans les idées.

Dans la foulée de l'échec de Last Action Hero, Arnold se lance dans la politique pendant que McTiernan revient vers la franchise Die Hard, dont il signe le troisième opus. Les baskets Last Action Hero de chez Reebok ? Des cartons entiers d'invendus. La fusée de la Nasa sur laquelle Canton avait réservé un encart pub ? Elle prendra trois mois de retard. Lorsqu'elle décolle, le film n'est déjà plus à l'affiche. Canton poursuivra sa carrière de producteur raté et le film, lui, chope six Razzie Awards, les récompenses du pire. Méritées pour sa promo, Last Action Hero vaut pourtant meilleure distinction. Fruit d'une gestion chaotique, il fut accueilli de la façon la plus saine (la plus juste ?) par les quelques gosses qui grandirent avec sa VHS et ses rediffusions télé. Car le film vise plus haut que son statut d'aimable parodie.

Rollercoaster cinéphage, Last Action Hero ne laisse pas deviner ses fondations douteuses mais trahit un savoir-faire que McT voudrait minimiser : "Tout s'est passé très vite sur ce film : on a tout bouclé en neuf mois, pré-production, tournage et post-production compris. Sachant que ça devait être rapide, j'ai fait un minimum de prises et j'ai suivi l'action au plus près, sans me prendre la tête, en faisant des plans-séquences à la Steadycam. Il y a eu très peu de coupes au montage, et presque pas de "déchets". Heureusement, parce qu'entre la fin du tournage et la sortie du film, je n'ai eu que trois semaines pour faire le montage, alors que normalement c'est six mois ! Le management était stupide, le studio était crétin, crétin, crétin. Mais l'idée de tourner les films d'action en dérision me plaisait beaucoup."

De quoi renier le produit fini ? Loin de là, et si McT s'érige un peu en victime, il regrette surtout la façon dont le film a été vendu : "C'est un bon film, je l'aime bien, il est mignon même s'il est un peu trop long. Il aurait mérité d'être plus ramassé, il aurait gagné en rythme. Mais je n'ai eu ni le temps ni le recul nécessaire pour arranger ça. Last Action Hero n'a pas très bien marché parce que les Américains n'étaient pas très sûrs qu'il s'agissait d'une comédie, d'autant que la bande-annonce le présentait comme un film d'action. Ah, les cons... Un film d'action... Je l'avais dit dès le début aux producteurs de la Columbia que je le voyais comme un conte de fées. C'est Cendrillon, sauf qu'au lieu d'une fille, c'est un garçon. Ca me paraissait évident pourtant." Evident ? Avec le recul, oui, mais en tant que producteur, allez expliquer aux fans qu'Arnold joue dans le nouveau Cendrillon.

Reste que Last Action Hero est shooté avec une maestria qui n'exclut jamais son espièglerie, et inversement. Avec pour héros un pré-ado qui préfère aller au cinéma qu'en cours, le long-métrage respecte ses personnages au lieu de les moquer. De même, il puise en la stature d'Arnold des gags métatextuels qui font avancer l'action, aligne les punchlines, mêle live et cartoon, ressuscite un personnage bergmanien à New-York, refait Hamlet à sa sauce, cite Tex Avery en faisant fumer les oreilles du boss d'Arnold lorsqu'il lui remonte les bretelles...
Film joyeux, généreux en diable, savouré sans une once de cynisme par ses spectateurs tardifs, Last Action Hero est La Rose pourpre du Caire du cinéma d'action, avec tout ce que cela comprend de pose couillue et candide. Et le plus beau, c'est qu'il se revoit aujourd'hui avec grand plaisir. Noël approche. Même sans ticket magique, je risque bien de sortir le Blu-ray de mes étagères...

Notes
Critique basée sur des informations extraites de :
TéléObs (semaine du 11 au 17 Août 2007), série Cinéma Flop Stories par François Forestier

Propos de John McTiernan extraits de :
Cine Live n° 69, p. 88, itw par Sandra Benedetti

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