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Late Phases par Schwitz

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Pour son premier film en langue anglaise, le réalisateur espagnol Adrián García Bogliano a élaboré un concept spécial. Tout d’abord, il s’agit d’un film d’horreur dont l’intrigue prend place dans une communauté de retraités. Peu importe la qualité du métrage, il faut admettre que le pitch de base est simplement génial. Mais plus précisément, il s’agit surtout d’un film de loup-garou ayant plus l'aspect d'un Vigilante Movie que d'un film d'horreur. Tous les éléments du genre sont là, comme les traditionnelles balles d'argent, les phases de pleine lune, etc... Mais dans le fond, il s'agit simplement de l'histoire d'un vétéran du Vietnam fatigué, ayant perdu la vue pendant les combats et devenu taciturne et hostile au reste du monde, y compris à sa propre famille...

Ce film marque une rupture de ton nette dans la filmographie de son auteur, si l'on se penche un peu sur ses films récents (Here Comes the Devil, Penumbra, Cold Sweat), on remarque que Bogliano se concentre plus facilement sur des détails, des trucs et astuces, plutôt que sur des personnages et des émotions. Late Phases, de son côté, est clairement plus un film porté sur des questions d'âme, et de cœur.

Avant d'aborder les point intéressants du film, faisons un petit détour du côté du synopsis:

Nick Damici joue ici le rôle d'Ambrose McKinley, vétéran de la guerre du Vietnam taciturne et torturé, qui part vivre ses vieux jours dans la communauté de retraite pittoresque de Crescent Bay, un endroit isolé dans l'État de New-York, niché au sein d'une sombre et épaisse forêt. Avec ses résidents peu amicaux à l'égard d'Ambrose, et ses airs de cimetière à ciel ouvert, l'endroit ne sied guère à notre retraité, qui s'y ennuie ferme. Cependant, Ambrose apprend bientôt que Crescent Bay a été secoué ces derniers temps par une série de meurtres macabres que les flics considèrent comme des "attaques d'animaux". Après avoir été lui-même victime d'une de ces attaques, Ambrose décide de passer à l'action, et de partir à la chasse au monstre poilu...

L'un des points intéressants à signaler d'entrée est le respect des codes instaurés par l'ensemble des œuvres fondatrices de la figure du loup-garou, à commencer par le cycle des pleines lunes parfaitement respecté, en un sens, la lune est toujours utilisée comme un symbole de la nature animale, tout en étant aussi un élément clé de la tradition lycanthropique. En effet, le film s'ouvrant sur une attaque de loup-garou, notre héros va devoir attendre un mois pour agir et tenter de tuer la bête, un mois, pas plus, pas moins, voilà qui donne une temporalité particulière à ce film, avec une intrigue qui prendra son temps pour se développer, Ambrose y trouvant un passe-temps salutaire en se préparant, s'entraînant, et menant une vraie enquête de film policier pour tenter de caractériser la population de la ville, en fouillant dans le passé des gens de la région pour essayer de déterminer qui est le loup-garou. On discerne clairement l'âme du guerrier à travers ce vieux bonhomme rabougri, plutôt que de marcher avec une canne comme un aveugle ordinaire, il trimballe une pelle avec lui, ce qui a tendance à agacer ses voisins. Il y a quelque chose de bestial et d'imprévisible chez ce personnage qui donne vraiment la chair de poule. On ne ressent absolument pas de dépit pour cet ancien malgré sa condition d'aveugle et son âge avancé.

Dans les faits, ce film est autant une étude de personnages qu'un simple film d'horreur, il est nécessaire d'aborder le visionnage avec un esprit alerte pour éviter de manquer certains détails significatifs, particulièrement en ce qui concerne le personnage d’Ambrose, avec son accent invraisemblable, sa cécité et son tempérament grincheux, il s’agit moins d’une personne réelle que d'un caractère littéraire (jusqu’à son nom qui semble tout droit sorti d'un roman du siècle dernier). Damici parvient à développer une sensibilité étonnante, créant un personnage complexe, à la fois expansif et introverti. La cécité d'Ambrose fournit également un matériau intéressant d’un point de vue narratif, dans le sens où elle permet d’insérer des morceaux de suspense à l’intérieur d’une tension déjà existante (on se rend bien compte dans ce film qu’être harcelé par quelque chose qu'on ne peut pas voir est très irritant) et fournit également des pistes de réflexion étonnantes en tissant des parallèles entre l’homme et le monstre, notamment de par leur dépendance commune aux autre sens. Un parti-pris décontenançant, mais d’une originalité salutaire. On notera cependant une tendance quelque peu fâcheuse à insister sur la dureté du personnage et son dégoût de soi, des éléments de sa personnalité qui sont constamment inférés, mais jamais exprimés par quelque chose d'autre que sa rudesse générale. Le film aurait peut-être gagné à se concentrer un peu plus sur d’autres éléments fascinants, comme la lutte des classes à l’intérieure même de la communauté de retraite.

La plupart du temps cependant, Late Phases fonctionne par un simple formalisme sanglant, sans fioritures et efficace, grâce en grande partie au style visuel minimaliste de Bogliano. La vision du cinéaste permet de développer une accentuation visuelle de la vacuité, de la vie suburbaine moderne, en exploitant la solitude d'Ambrose et ce qui lui a permis de durcir dans cet espèce de cynisme latent. Comme lors d’une scène où il évoque son passé violent et ses regrets par rapport à la guerre et à l’après-guerre, mais Bogliano n’opte jamais pour une accentuation visuelle dans le but d’illustrer son état d’esprit, comptant presque entièrement sur la performance d’acteur de Damici pour transcender son personnage.

En résumé, Nick Damici offre une performance réellement puissante dans le rôle d’Ambrose. Avec un jeu quelque peu similaire à celui de Clint Eastwood dans Gran Torino, mais développant un dialogue plus dur tout en crachant son texte dans un épais accent New-Yorkais. Ses qualités d’acteur d’action rappellent quelque peu certains films de Mickey Rourke ou Charles Bronson. Il est impressionnant de voir un homme dégager une telle énergie malgré sa soixantaine bien tassée, mais sa physionomie et son attitude généreuse sont là pour nous rappeler qu’il s’agit d’un vétéran de guerre avant tout. Sa cécité, combinée avec son épuisement général, sa colère et son ressentiment, offrent une image détaillée et crédible d'un vétéran de la vraie vie. En effet, ce n'est qu'après qu'il se soit rendu compte de ce qui se passe dans son nouveau quartier qu'il commence à vivre réellement. Il est comme de retour dans les tranchées, c'est-à-dire là où il est le plus à l'aise. Sa vie antérieure avec sa femme, sa relation tendue avec son fils et sa difficulté à s'intégrer socialement n’en deviennent que plus évidentes.

Pour parler un peu du reste du casting, il est complété par toute une galerie de vétérans habitués des seconds rôles: Tina Louise (vue notamment dans Viva Italia!), Rutanya Alda (Voyage au bout de l’Enfer, Amityville II), Karen Lynn Gorney (Saturday Night Fever), Larry Fessenden (acteur-producteur-réalisateur-scénariste qui a sa petite renommée dans le monde du film underground, mais est surtout remarquable de par sa ressemblance frappante avec Jack Nicholson), Dana Ashbrook (Twin Peaks) ainsi que l’une des plus célèbres tronches de la Série B américaine des années 80 et 90 en la personne de Tom Noonan, figure indissociable du Manhunter de Michael Mann, vu également dans La Porte du Paradis, Robocop 2, Last Action Hero et Heat. La palme du meilleur come-back de ce film revient cependant à Lance Guest, célèbre pour avoir tenu le rôle principal du film The Last Starfighter en 1984, mais sérieusement tombé dans l’oubli depuis. Il tient ici le rôle de Monsieur Griffin, un paroissien aimable mais étrange de l'église du village. Physiquement, Guest est très loin de son apogée dans les années 80, mais son talent d’acteur de film d'action n'a pas diminué d’un pouce, Griffin est un personnage torturé et effrayant et l’interprétation expressive de Guest, avec ses mimiques faciales et ses yeux constamment écarquillés, démontrent aisément son caractère désespéré et angoissant.

Il est plutôt rare de voir un film d'horreur peuplé presque entièrement de personnages de plus de 50 ans; Ces dernières années, le seul exemple frappant empruntant cette voie serait le génial Bubba Ho-Tep de Don Coscarelli. La majorité de la production du genre s’adresse aux jeunes adultes, soit dans un but purement commercial, soit parce qu'il y a toujours eu quelque chose de plus terrifiant dans la mort de personnages ayant tout juste commencé leur vie, ou bien est-ce peut-être car il serait plus difficile d’insérer des scènes de sexe entre personnes du 3ème âge dans un film de ce genre? Sachant que l’acte sexuel a toujours été inextricablement relié à l’horreur... Late Phases se distingue en se concentrant sur des vétérans, mais il ne s’agit pas d’un concept utilisé comme un simple gadget, car le film se penche beaucoup sur des questionnements universels, comme l’incertitude que l’on ressent lorsqu’on fait face au dernier acte de sa vie et les choix qui s’offrent à nous dans ces moments-là.

Ce film est cependant loin de n’être qu’une simple parabole sur les difficultés de la vieillesse, on découvre également, intercalés à travers la longue séquence d’entraînement centrale, des petits moments d'intimité entre Ambrose et son fils Will, joué par Ethan Embry (vu dans Cheap Thrills). Leur histoire, partagée entre douleur et regret, constitue la majeure partie du cœur du récit et ajoute un poids émotionnel incroyable à l'épreuve de force constituant le final du film. Bogliano laisse le temps à ses personnages de s'exprimer, prenant son temps avec cette intrigue en donnant une forte exposition au père et son fils, forçant le spectateur à s'intéresser aux deux lascars, le genre de petit détail sur lequel la plupart des films d'horreur d'aujourd'hui ne s'attardent pas, et c'est bien dommage, car cela ajoute un réel enjeu au combat d'Ambrose avec les loups-garous, et un point d'attachement certain pour le spectateur.

Dans une perspective plus premier degré, Late Phases est un film qui satisfera tous les amateurs de la célèbre créature fantastique, en particulier ceux qui désirent observer une vraie transformation, avec des effets spéciaux à l’ancienne. Les FX créés par l'équipe de maquillage dirigée par Robert Kurtzman (qui tenait le même rôle sur des films comme From Dusk Till Dawn, Extra Sangsues et même le récent Oz The Great and Powerful) mettent totalement de côté la moindre utilisation d’images de synthèse. Tout est clairement emprunté à l'école de Rick Baker (en même temps, quelle meilleure inspiration peut-on avoir que le maître incontestable du genre?). En prenant le parti-pris de faire jouer un acteur dans un costume de loup-garou, l’équipe du film a indéniablement pris un très gros risque, mais pour le coup, c’est réussi! L’imagerie singulière apportée par l’apparence de la bête lui donne réellement une présence lourde et menaçante, et même si leurs visages ressemblent plus à des bestioles difformes qu’à des loups, ils conservent un charme inimitable qu’il ne serait probablement pas possible de retranscrire au travers de créatures numériques, et soit-dit en passant, qu’est-ce qu’un loup-garou finalement? Sinon un homme enfermé à l’intérieur d’un loup?

Le sens de l’horreur induit par les FX et la mise en scène est également magnifié par la composition angoissante de Wojciech Golczewski. En osmose avec son sujet dès le génial générique d’ouverture et sans doute profondément inspiré par les meilleures pistes de Tangerine Dream, apportant une vraie couleur musicale très typée 80’s, avec des touches rappelant Firestarter, The Keep ou Near Dark. Bien que l’on se laisse facilement emporter par la nostalgie induite par ces sonorités, il faut tout de même reconnaître qu’il s’agit d’une composition de tout premier ordre et l'un des faits saillants du film.

Le scénario d’Eric Stolze offre de nombreux détours intelligents et des moments d’émotion intense. L'équilibre entre l'horreur, la vengeance et les questions familiales est très bien géré, jouant autant sur les ressorts horrifiques que sur l’histoire d’un homme dans les derniers jours de sa vie, qui ne souhaite rien d’autre que quitter ce monde à sa manière. Le script développe également un discours intelligent sur la façon dont notre société traite les personnes âgées, il est étonnant de voir qu’aucun membre de la communauté de Crescent Bay ne semble particulièrement motivé à essayer de comprendre ce qui se passe, les résidents eux-mêmes semblent s'être confortés dans leur propre impuissance. Ce qui prouve encore une fois que le thème de base n'est pas utilisé comme un simple gadget, car on se rend compte au final que l’ensemble des thématiques se joint de façon harmonieuse et fort satisfaisante. Bogliano intègre le script dans sa réalisation avec un style sombre et flashy, instaurant une ambiance nerveuse du début à la fin du film. Le point culminant de la tension dramatique étant atteint, bien entendu, dans l'affrontement final entre Ambrose et la bête. Un final étonnamment court, mais intense et brutalement mis en scène, laissant notre héros s’exprimer à grands renforts d’injures et de grognements.

Un détail scénaristique intéressant à signaler est que Late Phases est un des rares films de loup-garou dont l’intrigue n’est pas racontée du point de vue du loup-garou. En effet, la plupart des films du genre sont tournés comme des tragédies, plus précisément des contes narrant l’histoire d'un protagoniste innocent affligé d'une malédiction terrible, forcé de souffrir en assassinant des gens contre sa volonté jusqu'à ce que la mort lui offre la rédemption. Mais, tout comme le méconnu Silver Bullet, ce film est conté du point de vue de la proie, à savoir le personnage essayant de révéler la véritable identité du loup-garou, et de mettre un terme à ses agissements.

Late Phases est, dans sa globalité, une histoire violente de vengeance diluée dans un film de loup-garou hardcore, l’histoire d'une relation tangible entre père et fils, et surtout une histoire de rédemption et de cœur. C’est un film drôle, exubérant et passionnant, mais qui sait également à quel moment rester dans la retenue pour laisser l'émotion prendre le dessus, on est presque devant ce qu’on pourrait qualifier de chef-d'œuvre du film de loup-garou moderne, en raison de ce qu'il accomplit sur le thème des peurs primales, dans son développement émotionnel, et tout simplement dans sa description des hauts et des bas d’une relation entre un père et son fils. Et enfin, il s’agit surtout d’un film techniquement maîtrisé qui offre des sensations horrifiques solides et des scènes de transformation impressionnantes et sanglantes, déchirant la chair et les os à travers de fantastiques effets pratiques.

En bref, il n’est pas nécessaire de surcharger cette critique plus encore, car il s’agit dans le fond d’un film d'horreur délibérément rythmé qui risque de laisser beaucoup de spectateurs froids. Mais il est appréciable de voir quelque chose de différent de temps à autres. Et ce film l’est clairement, contant l’histoire de personnages singuliers que l’on ne rencontre pas souvent dans des films d'horreur. Offrant des effets spéciaux créés par de véritables artisans, et une très grosse performance d’acteur de l’ensemble du casting. Le genre de film d'horreur que l’on aimerait voir plus souvent, et qui vaut la peine d’être découvert sous toutes ses coutures.

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