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Le BGG - Le Bon Gros Géant par JanSeddon

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Bien qu’il soit dorénavant considéré comme l’un des plus grands réalisateurs de cinéma en activité et que son héritage artistique soit peu-à-peu reconnu à sa juste valeur, les années de moqueries et de répliques dédaigneuses que Spielberg a dû essuyer de la part de la critique ont laissé des traces. La sortie du B.G.G. en a apporté une énième preuve assez flagrante. Le film était particulièrement attendu parce qu’il marquait la première collaboration entre le réalisateur et la scénariste Melissa Mathison trente-trois ans après l’inoubliable E.T. L’EXTRATERRESTRE. A l’annonce d’une telle collaboration, qui plus est en vue d’adapter un roman fameux de l’écrivain Roald Dahl, la presse s’est empressée de titrer : « LE B.G.G. MARQUE LE RETOUR DE SPIELBERG AU FILM POUR ENFANTS ». Or cette assertion est tout ce qu’il y a de plus inexacte si on prend la peine de se pencher un tant soit peu sur sa filmographie flamboyante.

Certes, E.T. était un film destiné de prime abord aux enfants et il est difficile de ne pas le considérer comme le meilleur du genre jamais réalisé tant Spielberg y a déployé une mise en scène si instinctive, judicieuse et évidente qu’elle touche et parle aujourd’hui encore au jeune public. Mais Spielberg n’est pas un cinéaste spécialisé dans le film pour enfants. A deux ou trois exceptions près, aucune de ses œuvres ne leur a été prioritairement destinée et on tend à oublier que le premier coup d’éclat de ce metteur en scène précoce n’était autre qu’un thriller éreintant intitulé DUEL, que son second était un « road movie » dramatique appelé SUGARLAND EXPRESS, et enfin que son premier « blockbuster », LES DENTS DE LA MER, est toujours considéré comme le porte-étendard du cinéma de monstres et d’épouvante.

Pourquoi une telle méprise ? D’abord parce que Spielberg n’a jamais caché jusqu’au début des années 1990 un comportement espiègle qui le faisait passer pour un adolescent coincé dans le corps d’un adulte. Le cinéaste en jouait d’ailleurs allègrement afin de s’attirer les faveurs du public avant qu’il ne se décide finalement à aborder une seconde partie de carrière plus « mature » avec LA LISTE DE SCHINDLER. Réduire Spielberg à un ado un peu attardé a aussi été un moyen très employé par ses détracteurs afin de minimiser, voire de décrédibiliser artistiquement ses œuvres sans cesse plus populaires. Cette erreur vient enfin et surtout d’une confusion entre le cœur de ses films avec leur cible supposée et celle de ses productions pour le coup régulièrement enfantines.

En effet, la figure récurrente - pour ne pas dire primordiale - du cinéma de Spielberg est celle de l’enfant s’apprêtant à devenir adulte (E.T., L’EMPIRE DU SOLEIL, A.I., CHEVAL DE GUERRE), voire plus largement celle de l’adulte enfantin sur le point de devenir un adulte tout court (RENCONTRES DU 3ème TYPE, ALWAYS, HOOK, LA GUERRE DES MONDES), ce qui revient peu ou prou au même d’un strict point de vue de la progression dramaturgique. On la retrouve partout, y compris dans des longs métrages apparemment moins évidents comme le diptyque JURASSIC PARK avec ses personnages mal-à-l’aise à l’idée de devenir parents et la quadrilogie INDIANA JONES avec son héros espiègle « comme un écolier », sorte d’idéal fantasmé tout droit sorti de l’imagination d’un garçon de dix ans.

Mais croire que ces films traitant du passage à l’âge adulte et de la perte de l’innocence s’adressent principalement aux enfants serait faire fausse route et réduirait grandement la pertinence de l’analyse qu’on pourrait ensuite en faire. Cela reviendrait entre autres à éluder l’indéniable violence qui se dégage de ces films qu’on croit destinés aux plus jeunes (A.I. a été le plus évident exemple de cette méprise). Tout cela pour dire que si Spielberg est bien le cinéaste de l’enfance perdue, celui qui cherche à reconvoquer cette parcelle d’innocence que le monde et le temps se chargent implacablement de réduire à néant, il n’est certainement pas un cinéaste pour enfants. Hormis E.T. qui relève du pur exploit, on pourrait carrément dire que ses œuvres les plus faibles ou bancales sont justement celles qui s’adressent en premier lieu aux enfants ou qui flattent directement la fibre nostalgico-régressive de son public : le bordélique 1941 qui ne fascine bien que par la folie du tournage qu’il laisse entrevoir, HOOK dont LE B.G.G. s’apparente comme le pendant post-2000, ou encore l’embarrassant mais fascinant ratage qu’est INDIANA JONES ET LE ROYAUME DU CRANE DE CRISTAL.

Du coup, pour peu que l’on n’aborde pas la carrière de Spielberg par le petit bout de la lorgnette, ce soi-disant « retour aux sources » n’était en fait ni réjouissant, ni rassurant, et ce d’autant plus que le projet s’apparentait davantage à une obligation quasi-contractuelle du cinéaste envers DreamWorks et à une faveur personnelle envers sa scénariste et amie de longue date qui se savait condamnée par la maladie. On pouvait arguer que Spielberg s’était dépassé avec A.I., obligation personnelle envers son ami Stanley Kubrick qui lui avait légué le projet, et qu’il était parvenu à livrer à cette occasion l’un de ses films les plus poétiques et intimistes. Mais il était en vérité difficile de s’enthousiasmer de voir Spielberg s’aventurer une seconde fois sur ce terrain de la « fantasy » qui ne lui avait pas si bien réussi sur HOOK. Le résultat est sans appel, surtout que LE B.G.G. entretient un certain nombre de liens avec l’adaptation détournée de Peter Pan que Spielberg avait maladroitement orchestré au début des années 1990.

HOOK et LE B.G.G. sont deux œuvres qui sont arrivées à point nommé dans la carrière de Spielberg. Le Peter Pan adulte et froussard qui se confrontait à l’angoisse de la paternité et à cet univers enfantin avec lequel il semblait avoir coupé tous les ponts était une projection évidente de ce metteur en scène et père tardif qui souhaitait s’orienter vers des films de moins en moins divertissants et colorés. On était à la veille de LA LISTE DE SCHINDLER. Tout sur le papier devait donc donner lieu à un film somme et capital qui aurait fait office d’un adieu au monde de l’enfance sous la forme d’une acceptation et d’une réconciliation. Le problème est que si le script de HOOK est arrivé au moment opportun dans le parcours de Spielberg, il est également arrivé trop tôt d’un point de vue technologique. Ne disposant pas des effets spéciaux nécessaires pour rendre justice à l’univers qui y était décrit, Spielberg a été contraint de faire buter sa caméra d’habitude virevoltante contre des décors kitschs et étroits qui transformaient le « Pays Imaginaire » en un ersatz vulgaire de Disneyland dans lequel on retrouvait un crocodile en carton-pâte, des galions mouillant dans une piscine et des garçons perdus vivant dans un skate-park.

Si HOOK est un film raté pour Spielberg – l’œuvre disposant malgré tout d’éclats de génie que ne peuvent se targuer d’avoir la majorité des spectacles populaires d’alors et d’aujourd’hui, notamment une mélancolie touchante, un casting adéquat au sommet de son art et l’une des meilleures partitions musicales de John Williams – c’est parce que le film aurait dû être beaucoup, beaucoup plus que ce qu’il est finalement, en partie grâce à cette adéquation qu’il y avait entre ce que l’œuvre entendait raconter et l’état d’esprit du cinéaste qui l’abordait. Nul doute que si HOOK avait été réalisé quelques années après la révolution JURASSIC PARK, il aurait été infiniment plus maîtrisé et convainquant sur le plan formel. Nul doute aussi qu’il n’aurait toutefois pas eu la même résonance s’il était arrivé après LA LISTE DE SCHINDLER et IL FAUT SAUVER LE SOLDAT RYAN. Ce retour manqué au « Pays Imaginaire » est peut-être même ce qui a persuadé le réalisateur de poursuivre sur une autre voie.

Le Spielberg qui s’attèle aujourd’hui au B.G.G. n’est pas le même qu’il y a vingt ans et est animé par d’autres angoisses et questionnements existentiels. Après avoir touché du doigt un sommet de noirceur et de complexité en 2005 avec la sortie à six mois d’intervalle de LA GUERRE DES MONDES et de MUNICH, le cinéaste américain semble depuis être animé par la nostalgie de ses années de jeunesse et son acceptation de la « vieillesse ». Ces deux idées semblent paradoxales mais elles sont en fait complémentaires. Avec INDIANA JONES 4, TINTIN et LE CHEVAL DE GUERRE, il a cherché à renouer avec des sujets, des mythes, une imagerie et un rythme qu’il maîtrisait parfaitement pendant les années 1970 et 1980. Avec LINCOLN et LE PONT DES ESPIONS, il a souhaité revenir à la simplicité d’évocation du cinéma des origines, celui de John Ford et de Frank Capra en particulier qui l’avait bouleversé lorsqu’il était un jeune spectateur, ce qui lui a permis de faire évoluer sa figure de référence : du garçon rêveur découvrant l’apprêté du réel et du père angoissé comme témoin du monde déliquescent qu’il lègue malgré lui, on est finalement parvenu au « patriarche » droit et sage qui tente d’améliorer ce monde afin d’en offrir un meilleur aux prochaines générations.

En cela, le « Bon Gros Géant » s’impose comme un double évident et logique pour le Spielberg actuel : après Lincoln, le respectable avocat James Donovan ou encore le légendaire Moïse auquel il avait prévu de consacrer un long métrage avant que Ridley Scott ne lui damne le pion avec son irregardable navet intitulé EXODUS, le Bon Gros Géant est un nouveau conteur, un vieux guide pacifique pour qui la parole, le rêve et l’idéal sont plus importants que la force brute et la gesticulation vaine. La réflexion, le dialogue et la mesure au lieu de l’action immédiate et spectaculaire, voilà un positionnement qui ne manque pas de bravoure et de lucidité à l’heure où la société – on aimerait dire qu’elle n’est qu’américaine mais ce serait un beau leurre de le croire – se laisse aveugler par des prédicateurs en tous genre qui ont bien compris que, pour s’attirer ses faveurs, il fallait dire et faire absolument tout ce qui flatte ses plus bas instincts.

Dahl avait écrit LE B.G.G. en hommage à sa fille décédée près de vingt ans plus tôt, s’identifiant par-là immédiatement à ce gentil géant. De même, Spielberg – qui a approximativement le même âge que Dahl lorsque celui-ci écrivit cette nouvelle - se place spontanément à la place de cet être longiligne. Impossible donc de ne pas voir LE B.G.G. comme une œuvre autobiographique dans ses meilleurs moments – malheureusement infiniment plus rares et mémorables que dans HOOK. Ce Bon Gros Géant qui capture et fabrique des rêves afin de les souffler dans l’oreille des gens, c’est Spielberg metteur en scène. Ce Bon Gros Géant qui se fait martyriser par ses comparses plus imposants et brutaux que lui, c’est Spielberg enfant et adolescent qui a dû batailler dur et longtemps afin de s’affirmer comme autre chose qu’un homme être chétif et songeur. Ce Bon Gros Géant qui entend tous les murmures sur Terre, c’est Spielberg témoin des tourments du monde. Ce Bon Gros Géant qui accepte d’aider Sophie à arrêter les monstres carnivores qui se délectent à répandre la peur et la violence, c’est Spielberg « standing man » qui, tels Lincoln et Donovan, trouve le courage d’affirmer et de défendre ses idéaux de paix, de justice et d’entente au cœur d’un univers bestial et cruel.

Qu’est-ce qui fait que, pourtant, malgré son évidence, LE B.G.G. ne fonctionne que très sporadiquement ? On pourrait là encore rejeter la faute sur la direction artistique qui ne se révèle pas à la hauteur d’un environnement fantastique que l’on aurait pu espérer plus foisonnant. Il est extrêmement pauvre et daté : quelques collines, un arbre magique tout droit tiré d’AVATAR ou de MALEFIQUE, des êtres gigantesques dont le « design » rappelle énormément celui des créatures hideuses du lamentable JACK ET LE CHASSEUR DE GEANTS de Bryan Singer… Alors que Spielberg avait toujours été à la pointe du spectacle hollywoodien, et ce, jusqu’à son fabuleux TINTIN qui poussait très loin l’expérimentation visuelle et rythmique, il semble à la traîne sur LE B.G.G., comme vaguement endormi par l’absence de dynamisme inhérente à la nouvelle que le script - trop fidèle - de Mathison a paresseusement reproduit sans se poser la question de savoir si un tel parti pris était tenable sur grand écran.

Car contrairement à HOOK – et c’est là leur différence majeure – le semi-ratage du B.G.G. n’est pas principalement imputable à une technologie encore à la traîne, même si la direction artistique n’est pas folichonne ou franchement novatrice, surtout lorsque l’action se déroule au pays des Géants. La faille de ce trop long métrage vient avant tout de son script gangrené par une inertie telle que même la mise en scène la plus virevoltante et tape-à-l’œil n’aurait pu la masquer. Sur près de deux heures, pas moins de quatre-vingt minutes sont exclusivement consacrées à l’exposition de ce pauvre univers merveilleux et au tissage de ces liens qui finissent par unir deux êtres fragiles et esseulés. Il faut attendre la dernière demi-heure pour voir une esquisse d’enjeux se dessiner, ce qui sort enfin LE B.G.G. de son immobilisme et confère aux deux héros un semblant de quête dont la résolution expéditive est pour le moins frustrante. Si on peut être gré à Spielberg de balayer du revers de la main les conventions « spectaculaires » du film pour enfants sous prétexte qu’il préfère livrer un dialogue mélancolique, apaisé et intimiste, il est indéniable qu’il a pris là le gros risque d’écarter une part non-négligeable de son audience.

En cela, la démarche du B.G.G. peut rappeler celle de Martin Scorsese lorsque ce dernier s’était emparé des codes du « conte » avec HUGO CABRET. Mais là où il était inattendu de voir le réalisateur italo-américain s’atteler à un tel genre, ce qui nous permettait d’aborder ses obsessions et son univers mental sous un angle novateur, Spielberg ne fait malheureusement là que recycler les figures qu’on attend de lui avec un manque flagrant d’enthousiasme. Et tous les efforts de Mark Rylance, très convaincant, expressif et attachant dans le rôle-titre, et de John Williams, qui renoue en mode mineur avec les B.O. magiques qu’il avait composé jadis pour HOOK et HARRY POTTER, ne suffisent pas à compenser un film mollasson, confortable, peu engageant, pas très émouvant, encore moins drôle ou palpitant. HOOK parlait de la peur d’un père de perdre ses enfants ; LE B.G.G. ne propose rien de plus qu’une menace de pacotille esquissée sommairement. Reste quelques perles par-ci, par-là à l’instar de ce premier quart d’heure admirable qui pose parfaitement une ambiance fantastique en renouant avec des influences expressionnistes que l’on trouvait déjà dans TINTIN, ou encore de cette chasse nocturne aux rêves qui renferme le cœur léthargique du film qui s’emballe le temps de quelques minutes, voire carrément de ce passage pétaradant (c’est le cas de le dire) à Buckingham Palace, un morceaux de comédie impeccable qui justifierait à lui-seul la vision de ce film.

Et il y a enfin ce plan vers la fin qui lie ce vieux Peter Pan géant avec sa petite Fée Clochette d’une façon qui n’est pas sans faire écho à une image iconique d’E.T. Un écho trop lointain cependant car il manque cette alchimie, cette quête et ce déchirement final qui auraient potentiellement amené LE B.G.G. à être aussi bouleversant que le modèle qu’il essaye de ressusciter sans trop y croire. Si on le compare aux standards de la production spectaculaire proprement calamiteuse de cette année – un été que Hollywood marquera sans doute d’une pierre blanche et qui devrait avoir de sérieuses conséquences dans un futur très proche – LE B.G.G demeure évidemment le haut du panier. Mais de la part d’un cinéaste avec un tel pedigree, qui signait il y a six mois à peine le sublime PONT DES ESPIONS, c’est une déception, indéniablement.

LIEN : http://ecranmasque2.over-blog.com/2016/08/le-b-g-g.html

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