Nous allons cramer ce soir.

Avis sur Le Coup de l'escalier

Avatar Sergent Pepper
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On pourrait voir Le coup de l’escalier, (dont le titre original, Odds Against Tomorrow, est bien plus programmatique) comme une interminable exposition, celle d’un braquage qui ne commencera que dix minutes avant la fin. Dans ce déséquilibre, qu’on retrouvait déjà quelques années plus tôt sur la trame de L’Ultime Razzia de Kubrick, se loge tout l’intérêt du film : déterminer la psychologue tourmentée des protagonistes, acculés à ce choix radical qui se pare de toutes les couleurs sombres du tragique. Chez Robert Wise, l’épaisseur du personnage est un élément incontournable : c’était déjà le cas dans le magnifique Nous avons gagné ce soir, avec un Robert Ryan tout aussi émouvant, mais sur une partition qui invitait alors à la compassion. Le personnage qu’il campe ici est autrement plus complexe, puisque le film traite aussi du racisme. Obligé de faire équipe avec un noir, dont on suit en parallèle les tentatives pour échapper à cette solution du braquage, le dur vieillissant révèle une idéologie détestable tout comme il accuse des signes de faiblesse, dans son rapport à la jeunesse ou à la gent féminine.

All mens are evil, entonne une femme dans le cabaret où le chanteur noir gagne un salaire qui ne suffit pas à combler ses dettes issues d’une addiction au jeu. En effet, aucun des personnages ne semble pouvoir sauver l’autre, et l’association des trois désespérés (le vieux flic évincé, l’ancien militaire raciste et le noir endetté) ne présage pas un coup flamboyant. La ville filmée par Wise prolonge cet état de fait : elle semble se résumer à des rues barrées par des façades trop hautes, de l’asphalte luisant de pluie et des impasses obscures. Les gros plans sur les visages sont sans concession : on cherche à révéler la fragilité des êtres qui jouent au durs ou singent l’enthousiasme de celui qui promet la fortune. Même le jazz, censé apporter divertissement et swing dans la ville nocturne, s’imbibe d’alcool et de désenchantement dans une superbe séquence revisitant tous les clichés afférant à la musique.

La mécanique tragique est donc en marche : c’est une poupée qui flotte parmi les déchets sur une grève industrielle, la statue d’une vierge devant laquelle on prie silencieusement, la disposition des protagonistes dans un espace qui ne cesse de les rappeler à l’ordre. Trop grand pour leur fragilité (le trajet qui les mène au casse est en cela révélateur), étouffant (l’appartement de Ryan), vertigineux et oppressant (la très belle séquence du manège) ou trop exigu (le couloir de la banque), il ne sied jamais.

Mais il ne s’agit pas pour autant de disculper les individus face à des forces qui les dépasseraient, et c’est là toute l’intelligence pessimiste du cinéaste : chaque personnage est responsable, de sa bêtise ou de sa naïveté, de son racisme (anti noir, certes, mais anti bourgeois aussi du côté du noir qui fustige les tentatives d’intégration de son ex-épouse). La démonstration sur le racisme prend d’ailleurs le pas sur le reste et sera déterminante dans la résolution de l’intrigue. Une certaine insistance sur le sujet leste légèrement la fin du film, comme elle le faisait pour La porte s’ouvre de Mankiewicz, mais on sait à quel point il était alors courageux d’aborder ces délicates thématiques.

A ce titre, la mort des deux personnages principaux, carbonisés et impossibles à différencier, est tout à fait remarquable d’ironie.

Chant du cygne du film noir, Odds against tomorrow solde les comptes : la famille, le couple, l’honneur ou la camaraderie ne sont pas en mesure de contrer les pulsions vénales et autodestructrices de l’homme, dans un univers qui le tente et le dévore conjointement. Et chaque élément de résolution sera un pas de plus vers le pire, comme le résume lucidement le personnage d’ Harry Belafonte :

Yeah, yeah, I know I got rid of the headache. Now I got cancer.

(8.5/10)

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