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La revanche des gueules cassées

Avis sur Le Grand Bain

Avatar Elliot Minialai
Critique publiée par le

Qui aurait cru que l'on verrait un jour Mathieu Amalric, Guillaume Canet, Benoit Pooelverde, Philippe Katerine et Jean Hugues Gandlade se réunir dans une piscine pour préparer les championnats du monde de natation synchronisée masculine, guidés par Virginie Efira et Leila Bekhti ? Certainement pas moi. Gilles Lellouche a prouvé que c'était possible. Et bien plus que ça.

Dans une introduction aussi grinçante qu'hilarante, sa voix nous indique que même les sceptiques ne pourront contredire qu'un carré ne peut rentrer dans un rond, et réciproquement. L'enjeu du film est de nous montrer le contraire, évidemment. Pas une mince affaire, donc. Mais toutes les cartes sont dans les mains de Gilles Lellouche et il en fait un merveilleux château, bien fragile mais d'autant plus impressionnant.

Le scénario est formidablement bien construit, Lellouche s'attarde sur (presque) tous ses personnages avec une parcimonie exemplaire, pour mieux faire fonctionner la cohésion du groupe, pour mieux montrer pourquoi il est indissociable. Les dialogues sont savoureux à chaque fois, crédibles sans être trop banals, faisant ressortir la singularité de chaque personnage. C'est rythmé avec un dynamisme assez fou pendant près de deux heures, chaque scène paraît avoir un sens, rien ne semble être en trop, si le film avait continué sur cette lancée, j'aurais pu y être entrainé une heure de plus sans m'en rendre compte, je pense. La magie d'un bon scénario, en somme. La magie de personnages écrits, incarnés par une brochette d'acteurs talentueux (Canet en tête, il est formidable...A noter aussi la justesse et la douceur de Virginie Efira, et la bouleversante maladresse du rêveur Philippe Katerine).

Le film sait toujours trouver le ton juste, l'équilibre parfait : Ce même équilibre qui fait qu'on est jamais surpris par le ton que le film prend, que ce même ton parait toujours être celui adapté. L'humour bien dosé qui ne gâche en rien les subtils moments d'émotions. Oui, le mot paraît être le plus à même de décrire ce film : Subtil.
Pourtant, il avait tous les risques de devenir la victime du syndrome "tarte à la crème". Une ribambelle de personnages brisés par la vie (les problèmes financiers de Poolvoorde, la dépression du renfermé Amalric) qui trouvent une échappatoire dans une compétition internationale, où ils devront se dépasser pour réaliser "l'impossible" (rentrer un rond dans un carré).
Mais non. Le film n'est jamais dans l'excès, et sa démesure surgit dans sa mesure. Et c'est avec une sincérité tout simple qu'il raconte la rédemption de ses personnages (qui narrent d'abord leurs problèmes dans le vestiaire pendant que les autres adoptent un silence religieux). L'apologie de ces corps grassouillets sous peignoirs se fait avec discrétion, le charme opère de lui-même. Ils auront le droit à une deuxième chance, une seconde jeunesse sous Phil Collins, Julien Clerc ou Tears For Fears. Car c'est avant tout des personnages perdus dans une époque, une vie qui les traine plus qu'ils ne mènent, ils se laissent emporter à travers des relations, des modes de vie qu'ils ne comprennent plus. Cela parait simple comme bonjour, mais la solution est toute trouvée : Un objectif. Avoir un peu de succès dans cet objectif. La satisfaction d'avoir entrepris quelque chose.
Ici, il s'agit d'une compétition de natation synchronisée masculine. Pas de renommée en perspective, donc. Une pierre deux coups pour le propos. Bravo, Lellouche.

Ce n'est en vérité qu'à la moitié du film qu'on réalise que le charme opère. Lorsque la fragilité apparait plus que jamais, lorsque petit à petit, le quotidien morose se change en rêve, s'éloigne de la réalité grâce à la simple magie de l'objectif. La simple magie de ce petit quelque chose que ces personnages ont en commun et qui leur redonne un souffle de vie, bien qu'il paraisse dérisoire à leurs proches. Et ce n'est pas scandé. C'est murmuré, chuchoté. C'est dit à l'écran, au détour d'une vanne, dans un plan esthétiquement réussi (ce n'est pas ce qui manque, il y a des vraies trouvailles visuelles et une belle utilisation de la lumière), dans un regard.
On réalise alors que l'on s'est véritablement attachés aux personnages, ce qui les touche nous touche. Et c'est là l'une des plus grandes prouesses que peut effectuer un film selon moi, soit créer ce lien d'empathie avec le spectateur. Nous y faire croire.

Là où Le Grand Bain est un grand coup de coeur, un film qui m'a fait du bien, c'est dans sa générosité modeste, dans la justesse de son écriture - et du jeu de ses acteurs. Certes, il possède certainement quelques faiblesses (certains personnages secondaires sont passés à la trappe) mais sa vitalité sait les dépasser. Le vrai propos de fond est porté avec le coeur par Gilles Lellouche, et c'est probablement cela qui empêche Le Grand Bain de devenir mièvre ou niais. C'est l'amour que porte Lellouche à son histoire, à cette bande de losers dépressifs, désagréables, maladroits, manipulateurs, pathétiques et j'en passe... C'est la beauté authentique d'un espoir, même s'il ne résultera pas forcément à quelque chose. C'est l'ouverture exposée par cet immense paysage dans lequel Amalric descend, suivi de tous les autres pour hurler sa rage de vaincre. Ce champ, c'est évidemment celui des possibles.

Vous savez ce qui est également possible ? Mathieu Amalric, Guillaume Canet, Benoit Pooelverde, Philippe Katerine et Jean Hugues Gandlade réunis dans une piscine pour préparer les championnats du monde de natation synchronisée masculine, guidés par Virginie Efira et Leila Bekhti.
Et mettre un rond dans un carré. Merci, Lellouche

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