Rogue nations ou Mission impossible: défendre l'humain en temps de Guerre froide

Avis sur Le Pont des espions

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C'est un "anti-James Bond" dit ce bon vieux Spielberg à la sortie de son dernier film.
VRAI ou FAUX ?

FAUX: On retrouve dans Le Pont des espions l'humour d'un James Bond au détour de quelques situations ou répliques, même s'il est vrai que l'esprit du Spielberg de la Liste de Schindler ou du Terminal l'emporte et l'écrase.
Que dire d'ailleurs de la typographie du titre sur l'affiche qui met en rubrique les deux O de pOnt et espiOns comme le font souvent les titres des derniers James Bond?
On retrouve aussi l'escouade dite des Jockey, sorte de semi équipe IMF semi troupe top-gun dont le membre capturé n'est pas sans rappeler les personnages de Tom Cruise jeune premier provocateur.
Cet aspect Mission: impossible est encore plus présent dans le scénario: l'avocat vedette du film doit sauver un homme condamné d'avance dans un délai intenable puis doit négocier son échange avec l'URSS et le RDA de façon totalement officieuse. Il a même le droit - comme l'escouade de jeunes pilotes avant lui - à un discours du type "si vous ou l'un de vos collaborateurs était pris ou tué, le département d'état niera avoir eu connaissance de vos agissements" . Evidemment, comme les messages donné à 007 dans On ne vit que deux fois ou encore comme dans les fins de messages de la IMF, les instructions sont à mémoriser et sont détruites par le feu.
On retrouve aussi deux grands lieux communs de l'univers bondien dont un souvent méconnu du fait d'une critique fallacieuse.

James Donovan, l'avocat, est poursuivi par un homme suspect qui s'avère être l'agent de la CIA qui doit l'aider à accomplir sa mission. Cela n'est pas sans rappeler la méfiance première de Bond et du spectateur dans Dr No, Opération tonnerre, Living Daylight ou Casino Royale pour celui qui se révèle être l'agent de la CIA Félix Leiter ou un de ses associés proches - Quarrel fils dans Vivre et laisser mourir.

L'autre lieu commun tient dans la thèse qui refuse de voir le russe comme l'ennemi, contre l'habituelle animosité purement inventée par les critiques qu'éprouveraient Bond pour la patrie de Lénine. Sans cette assurance qui est celle de 007, le Spectre bernerait sans arrêt les nations comme elles se bernent ici, dans Le Pont des espions, laissant le héros, "l'homme stoïque", seul face à un monde manichéen qui n'entrevoit pas sa zone grise.
Car Le Pont des espions cherche à bâtir des ponts plus que des murs en condamnant le rôle de la loi, de l'école, des institutions dans la propagande et la méfiance de l'homme pour l'homme. Et l'esprit bondien - très proche dans ce film de l'Etau d'Hitchcock - participe de cette dénonciation par le biais d'un gadget commun aux deux blocs, différent dans son utilisation, identique dans dans sa forme:

Les deux camps utilise une pièce: les russes y cachent des messages codés, les américains des aiguilles de cyanure.

Et pourtant, VRAI: S'ouvrant sur une belle allusion au célèbre tableau-portraits de Norman Rockwell, Le Pont des espions fait comprendre dès son ouverture que ce qui vaut pour 1957, année où se déroulent les faits, vaut aussi pour 2015, année de réalisation du film.
Le film privilégie les discours, la réflexion, les pourparlers, les scènes de tribunaux et de négociations dans ce qui devient une défense et illustration du langage comme outil de travail à la paix dans le monde.
Dès lors, il est peu étonnant que le film tourne autour d'un échange d'espions, d'un pont, qui forment la métaphore filée d'un appel à la conversation et au débat entre les peuples pour mieux se comprendre et pour éviter les morts.
De plus, si Bond &Cie mettent en scène régulièrement le tristement célèbre Mur de Berlin, terrain de jeu quasi comique de Solo et Kurykin dans le premier Man from U.N.C.L.E adapté sur grand écran, sorti quelques mois avant Le Pont des espions, le film de Spielberg, le montre dans sa création, son évolution, son horreur qui marque Donnovan comme une balafre psychologique. Par deux scènes réalisées d'une main de maître,

un superbe plan-séquence découvrant avec la promenade à vélo d'un jeune étudiant la construction brique à brique du Mur de Berlin et la scène où les passagers du train où se trouve Donnovan surprennent avec horreur des gens abattus en cherchant à traverser le Mur,

Spielberg semble illustrer cette belle phrase de Fabrice Humbert dans L'Origine de la violence: "Berlin est notre plaie ouverte exposée au monde entier"

**Points FORTS et points FAIBLES du film**

Points FORTS: il s'agit de la nouvelle association de Steven Spielberg (La Liste de Schindler, Munich) avec son acteur fétiche Tom Hanks (Da Vinci code, Philadelphia) en vedette. Après Il faut sauver le soldat Ryan, Attrape moi si tu peux et le Terminal, les deux lurons s'associent à deux autres lurons: les frères Cohen (Burn after reading, Paris, je t'aime) pour insuffler de la vie à une nouvelle reconstitution de faits réels dans l'esprit dérangeant de Munich, l'humour en plus, les temps morts en moins.
Si John Williams n'est pas de la fête, Thomas Newman crée une musique à la hauteur de l'ambiance complexe du film.

Points FAIBLES: Le film est censé privilégier la parole et présente finalement Tom Hanks en fin stratège et bluffeur invétéré dès son entrée en scène où il défend sans complexe et en jouant sur les mots un chauffard inexcusable. Le message très humain de Spielberg trouve ici une limite. Limite volontaire?
Toujours est-il que le personnage de Sebastian Koch (La Vie des autres, Die Hard 5) incarne la froide réaction à cette dualité du message dont Donnovan se fait le porte-étendard. Toujours est-il que Mark Rylance (Deux soeurs pour un roi, Le Bon gros géant) - alias l'espion russe Rudolph Abel - met en relief la différence entre le langage de représentation du héros et celui auquel appelle le film.

Lorsque Donnovan s'étonne du peu de peur qu'il affiche, l'espion russe lui répond: "ce serait mieux?"

S'il n'ya pas de temps morts - ce qui est un exploit pour un film de presque 2h30 - il n'en reste pas moins que le film n'en finit pas de finir et se fait un peu trop long dans les dix dernières minutes.

Un excellent film d'espionnage; peut-être le meilleur du genre pour l'année 2015.

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