Un crime hors de prix

Avis sur Le crime était presque parfait

Avatar Kalopani
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Et si le meurtre était une affaire bien trop sérieuse pour la mettre entre toutes les mains !
Tuer, reste un acte barbare lorsqu'il est empreint de la violence et de l'impulsivité de l'homme. Mais lorsqu'il est pensé, intellectualisé, élaboré avec une précision d'orfèvre, ne peut on pas y voir une forme d'art ? Un art morbide, répréhensible, mais quand même ! Si on y réfléchit bien, la frontière est ténue entre le fou meurtrier et le génie du crime... Tout est affaire de style, de classe ou de standing !

Emboîtant gaiement le pas de Preminger, et de son magnifique "Laura", Curtiz reprend lui aussi à son compte l'idée que le crime est d'autant plus raffiné s'il est commis par un représentant de l'élite sociale. Un concept fort simple mais qui influença durablement le genre policier, sur le grand comme sur le petit écran, et qui nous permet de voir des criminels huppés, élaborant des crimes toujours plus sophistiqués. Bien sûr, l'ingéniosité de l'acte rend le suspect difficile à démasquer et c'est là où tout le suspense réside. Basé sur ce principe, "The Unsuspected" lorgne davantage sur le thriller ou le film d'enquête que sur le film noir, même si Curtiz s'en réapproprie clairement les codes. Exit donc le milieu urbain, sombre et malfamé ; à la place nous avons droit à l'univers feutré de la haute société où l'étiquette cache difficilement des histoires louches, des querelles d'argent ou de sombres affaires de vengeance.

"The Unsuspected" se veut être avant tout le portrait d'un génie du crime, celui de Victor Grandison, riche animateur radio et criminel à ses heures perdues. Notre homme, interprété par un Claude Rains plus malicieux que jamais, est avant tout passionné par tout ce qui peut tourner autour du crime. Une obsession morbide qui est bien mise à profit puisqu'il anime avec ferveur une série criminelle à la radio ; c'est le visage respectable du personnage. Curtiz ne se prive pas de nous montrer la jouissance, à peine masquée, du bonhomme lorsqu'il aborde une affaire criminelle, se délectant de ses mots ou trépignant d'impatience à l'idée d'avoir un renseignement concernant une affaire en cours. Mais Grandison se moque bien d'un destin à la Pierre Bellemare, et de finir à Téléshopping, car lui c'est un artiste, un vrai ! Ainsi, c'est en véritable esthète qu'il s'adonne pleinement à l'activité criminelle, cherchant la performance, la beauté du geste, le crime parfait !

Il ne va pas sans dire que l'on se régale à voir les incroyables stratagèmes mis en place par notre homme pour réaliser ses crimes. Surtout qu'il ne lésine pas sur les moyens : utilisation de malle, sabotage de voiture, etc. On savoure d'autant plus l'exercice que Rains compose un bien brillant cerveau du crime. Mais ce qui est surtout remarquable, c'est la mise en scène de Curtiz qui semble se mettre au même niveau de raffinement que les meurtres élaborés. Le cinéaste avait déjà montré qu'il maîtrisait parfaitement les codes du genre avec "Mildred Pierce" et ici, il récidive avec brio : il utilise parfaitement les jeux d'ombre et de luminosité pour créer une ambiance inquiétante (les premières minutes sont en ce sens un vrai bijou de mise en scène), sa caméra, éprise d'une remarquable liberté, multiplie les gros plans sur des objets porteurs de sens, avant de nous laisser apprécier quelques plans finement réalisés (contre-plongée vertigineuse, découpage du cadre pour ne laisser entrevoir qu'un "kill" d'une enseigne clignotante, etc.). Je ne me souviens pas avoir déjà vu un Curtiz aussi virtuose ! Ici, le cinéaste semble se faire plaisir et nous, on boit du p'tit lait... du moins jusqu'au moment où tout cela devient un peu lassant. Car, c'est les limites du film, l'exercice de style prend un peu trop le pas sur l'histoire. Rapidement, on se fatigue de ces multiples plans sur les miroirs ou sur les reflets, l'enquête passe au second plan, la romance que Curtiz tente de construire ne prend jamais véritablement. Pires, certains personnages se retrouvent éclipsés par celui de Rains. Et au final, "The Unsuspected" nous laisse un peu sur notre faim. On aurait pu avoir un film brillant et passionnant...il sera simplement brillant ! Mais en connaisseur que nous sommes, nous ne pouvons qu'apprécier à sa juste valeur ce film noir, presque parfait.

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