"Je tiens ce monde pour ce qu'il est : un théâtre où chacun doit jouer son rôle."*

Avis sur Les Comédiens

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A peine débarqué en Haïti, le major Jones (Alec Guinness) découvre avec surprise qu’il n’est plus le bienvenu et est emprisonné. C’est parce qu’en son absence, le gouvernement a changé et François Duvalier, plus connu sous son sinistre surnom de Papa Doc, a durci les règles, transformant l’île en dictature. Il tente de faire jouer ses relations en s’appuyant sur les Smith (Paul Ford et Lilian Gish), qui sont en relation avec un ministre de Duvalier. Mais ces derniers vont découvrir à leur dépens que les Blancs ne sont plus les bienvenus sur l’île. C’est la même constatation que fera leur hôtelier, M. Brown (Richard Burton), qui commence à craindre d’être chassé de l’île, et ainsi, séparé de sa maîtresse, Martha Pineda (Elizabeth Taylor), dont le mari (Peter Ustinov), diplomate auprès du gouvernement, cherche à être muté avant que les événements ne dérapent pour de bon. Dans l’inaction forcée face à l’injustice du gouvernement, tous ces Blancs cherchent quelle position adoptée face à une dictature raciste qui ne veut plus d’eux…

Ecrivain très polyvalent, Graham Greene est sans nul doute un des plus grands écrivains que l’Angleterre ait connu, par son talent pour cerner et restituer la nature humaine dans toute sa complexité au travers de romans incroyablement profonds (La Puissance et la gloire, La Fin d’une liaison). Sa rencontre avec Peter Glenville, réalisateur du chef-d’œuvre L’Emprisonné, ne peut qu’enthousiasmer, surtout avec un casting aussi brillant.
Pourtant, il y a fort à parier que ce trop méconnu Les Comédiens ne puisse parler qu’aux véritables connaisseurs de Graham Greene, tant le film porte profondément la marque de l’écrivain, qui adapte ici son propre roman. On retrouve en effet le ton froid, cruel et désabusé qui caractérise une bonne partie de l’œuvre de l’écrivain. Si les personnages de Paul Ford et Alec Guinness, savoureusement écrits, contrebalancent en de rares occasions la gravité de l’ensemble par quelques pointes de légèreté et d'humour, c’est toutefois plus à l’image du cynique Brown, incarné par Richard Burton, que le film se caractérise.

Extrêmement dur et réaliste sur la dictature de Papa Doc en Haïti, Les Comédiens se concentre sur les tortures intérieures d’une poignée d’hommes blancs perdus dans la tourmente extérieure d’une dictature raciste qui, malgré une apparente tolérance, les rejette catégoriquement. Afin de mieux restituer ces tourments psychologiques, Greene et Glenville ont l’intelligence de peindre les caractères sans jamais les juger. Et si l’ensemble des personnages semblent détestables, le spectateur attentif saura pourtant déceler la compassion qu’éprouve leur auteur pour eux, tant cette carapace de dureté et de cynisme qui les caractérise révèle en réalité une profonde douleur interne que le personnage ne sait comment apaiser.
Par ses dialogues intelligents, Greene met à nu l’âme des personnages pour les faire ressortir dans toute leur vérité, sans manichéisme aucun. Ainsi, il revient au spectateur de décider quel parti épouser (ou non), du désabusé Richard Burton au fantasque Alec Guinness, en passant par la volage Elizabeth Taylor, le timide et timoré Peter Ustinov, et les déconnectés Paul Ford et Lilian Gish. Si l’on pourra être rebuté par l’austérité du film de Glenville ou par ses longs dialogues, celui qui a le courage de s’affronter à 2h30 d’immersion oppressante dans la dictature haïtienne n’en découvrira pas moins une belle pépite, aux prestations d’acteurs mémorables, et qui, derrière les mots parfois durs, contient son lot d’émotion.

*Antonio dans Le Marchand de Venise, Shakespeare

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