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Les Enfants du paradis

Avatar Gérard Rocher
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Dans Paris en 1828 le Boulevard du Temple est appelé également "Boulevard du crime" et il porte bien ce surnom. Cette artère grouillante comporte quelques théâtres, dont le "Théâtre des Funambules", tous spécialisés dans des pièces dont les sujets recèlent quelques scènes de crimes plus ou moins atroces.
Ces établissements offraient comme actuellement un dernier étage, le "poulailler" que l'on appelait également "le paradis" puisque le plafond était souvent décoré de fresques représentant de jolies dames bien agréables à regarder. Ces places, les moins chères, étaient prises d'assaut par un public très populaire qui se déchaînait contre certains acteurs au "mauvais rôle" à la vue de certaines scènes violentes, gloire de ces œuvres pour la plupart autant oubliées que leurs auteurs.

Lors de la première époque du film, dans ces lieux "animés", Baptiste Deburau présente au public du boulevard son art de mime mais il va devoir défendre la jolie Garance, nom d'une fleur, au cours d'une embrouille. Le coup de foudre est immédiat mais Baptiste Deburau est un garçon pris en tenaille par sa timidité et Nathalie, la fille du directeur du théâtre qui s'enflamme dans son coin pour lui.
Garance travaille dans le fameux "Théâtre des Funambules" où elle ne passe pas inaperçue notamment auprès du jeune et talentueux acteur Frédérick Lemaître , tout en conservant de tendres sentiments pour son Baptiste. Pourtant l'attrait de la richesse va envahir les pensées de la belle lorsque surgit le comte de Monfray avec sa cagnotte conséquente et ses belles promesses d'avenir. Toutefois la jeune femme reste frivole et dans ce milieu hétéroclite elle se prend à apprécier un peu trop Pierre François Lacenaire, un homme à la malhonnêteté notoire. C'est alors que Garande va vivre des instants difficiles au cours desquels l'intervention du comte de Montray sera indispensable.

La deuxième époque est tout aussi mouvementée, voire tragique. Les personnages fréquentent toujours le "boulevard du crime" . Nathalie s'est mariée avec Baptiste qui rencontre maintenant un certain succès dans son art. Ils ont la joie d'avoir un charmant petit garçon. Quant à Frédérick, il connait maintenant une certaine notoriété et son talent lui permet de songer à s'orienter vers le théâtre classique.
Garance entretenue par le comte de Monfray revient dans la capitale où Lacenaire est resté la même crapule et décide de s'en prendre au comte en se rendant dans sa résidence mais il en est chassé. C'est alors que le truand prépare une vengeance terrible envers l'amant de Garance .Profitant d'un moment de tendresse entre la jeune femme et Baptiste, il va déverser toute l'ampleur de sa méchanceté et de sa cruauté envers ceux qui l'avaient humilié selon lui.
C'est ainsi qu'après l"'orage" et la "foudre" la "petite fleur du boulevard du crime" s'évaporera dans la cohue de cette artère en folie laissant derrière elle un Baptiste désabusé mais entouré de sa petite famille et gardant le souvenir de ceux qui l'ont réellement aimé dans l'insouciance de ce coin du "gai Paris" de la Renaissance où la joie côtoyait parfois le drame.

Ce monument du cinéma français tiré de faits véridiques fut réalisé durant les années 1943 - 1944 par Marcel Carné et il sortit en salle en 1945. Cet artiste hors du commun nous gratifiera notamment de 1936 à 1939 des incontournables "Drôle de Drame","Le Quai des Brumes", "Hôtel du Nord" et " Le Jour se Lève". Après une interruption jusqu'en 1942, en pleine guerre, il nous enchante avec "Les Visiteurs du Soir", film au sujet étrange et passionnant puis vint certainement son chef-d'œuvre "Les Enfants du Paradis".
Le tournage de ce film se déroula à Nice puis à Paris et comme bien souvent, c'est dans le cadre et dans l'ambiance particulière des quartiers souvent populaires de la capitale que l'artiste nous dévoile des instant de cinéma extraordinaires. L'analyse de personnages issus de milieux différents, personnages troubles, riches, tristes, ambigus ou voyous est absolument parfaite car avec un savant savoir-faire Marcel Carné ne tombe pas dans un simple mélodrame. Il brosse un monde réaliste en nous présentant les bons et les mauvais côtés de la vie avec une délicatesse infinie.

Dans ce film on ne peut que ressentir tout l'amour qu'il porte à ses personnages qu'ils soient gentils ou méchants. Nous sommes ici dans le monde des adeptes du "Théâtre des Funambules" où le "grand guignol" régnait en maître dans ce quartier du Temple. C'est aussi le temps où les badauds s'agglutinaient devant les échoppes des artistes de rue, le temps de l'insouciance, des flirts, des engueulades et parfois des règlements de comptes. Bref, ce quartier insolite de la Renaissance défile sous nos yeux avec une intrigue qui lui va si bien. Celle-ci nous passionne, nous émerveille et nous fait chavirer d'émotions avec le privilège de goûter les très beaux dialogues de Jacques Prévert.

Pour en arriver à un tel degré de perfection, rien ne fut facile pour trouver des acteurs car la période était rude pour certaines personnalités du spectacles accusées à tort ou à raison de collaboration avec l'ennemi. Néanmoins Marcel Carné parvint à réunir autour de lui des acteurs d'exception et de renom. Ainsi Arletty, Garance, est sublime par sa beauté, sa gouaille habituelle et l'émotion voire la fragilité qu'elle dégage tout au long de l'intrigue. Jean-Louis Barrault, Baptiste Deburau, est époustouflant en se révélant comme un "Pierrot triste" et timide face à la beauté fascinante de Garance qui l'obsède.
Citons également les autres protagonistes principaux de cette œuvre qui sont également d'immenses comédiens et qui contribuent à nous faire vivre intensément cette bouleversante histoire: Pierre Brasseur, Frédérick Lemaître Maria Casarès, Nathalie, , *Louis Salou, le comte Édouard de Montray et bien entendu Marcel Herrand, Pierre-François Lacenaire le méchant, le personnage qui recevait tous les bruyants sarcasmes des fameux "enfants du paradis", répondant ainsi à la grande tradition des différents théâtres du secteur.

Ce film vous fera voyager dans le temps comme vous l'avez peut-être rarement fait grâce au génie de Marcel Carné, de Jacques Prévert mais aussi grâce à beaucoup d'acteurs talentueux que je n'ai pas nommés, la liste serait trop longue. Néanmoins, durant les deux époques d'un peu plus de trois heures au total, peut-être en reconnaîtrez -vous certains en attendant un final déchirant et d'une parfaite beauté absolument inoubliable.

En 1997 cette œuvre est élue par les critiques, à l'occasion du centenaire du cinéma, comme étant le meilleur film de tous les temps.

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