Le crépuscule précieux.

Avis sur Les Fils de l'homme

Avatar Sergent Pepper
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La cendre du monde est encore chaude, et les quelques éclats de braise qui la parsèment font croire au Royaume Uni que le fascisme est un efficace respirateur artificiel.

Le deuil corrompt jusqu’aux façades et la noire luminescence d’un jour sans teint. La ville est un amas de restes, fragments d’un art qui couronna ce qu’on appelait civilisation.
Baby Diego est mort, Dylan est mort, les parents aussi, à New York, de quoi, nul ne le sait : il n’est plus nécessaire de faire le point sur l’étendue du désastre.

Sur ce buvard souillé qu’est désormais l’Histoire, chacun tente à sa manière d’écrire la suite ; les idéologies pullulent, et avec elles flagellations, bombes et fanatismes. La seule vérité semble la traitrise, moteur de cette humanité canine qui va et vient dans la cage de son désespoir.

“As the sound of the playgrounds faded, the despair set in. Very odd, what happens in a world without children's voices.”

La peur s’est installée bien avant que ne commence le périple. Le regard porté sur la ruine a ceci de bouleversant qu’il atteste d’une pudeur totale, dans une éthique du second plan. Le plus souvent au travers d’une mince cloison souillée, défile le panorama poignant de carcasses fumantes, de jets de pierres, d’exactions policières ou d’attentats, jusqu’aux bombardements à travers la brume, depuis la cote.

Puisque rien ne tient, puisque tout s’étiole, on perd pied. On voit mourir les bonnes âmes, et l’on tremble à la descente d’une voiture sans moteur, sans musique, sans filet.

Puisque tout s’embrume, les lueurs de phares éphémères dans la nuit du siècle auront l’éclat des révélations, petits cailloux à la clarté pâle sur le chemin de croix.

Une femme nue entourée de vaches, effarée par la vie qui surgit.

Une biche dans un couloir désert d’école.

Un homme qui s’écroule le long d’un tronc pour faire son deuil et briser l’écorce de son apparente indifférence.

Un hippie solaire qui cultive à l’abri du monde dans son Eden fragile, avec la délicate politesse du désespoir.

Des saillies musicales qui déchirent la fange avant que ne s’en chargent les cris d’un enfant, et la trêve entraînée par son défilé sous le fracas suspendu de la mitraille.

Le périple qui se dessine, descente vers l’apocalypse d’un monde privé du jour d’après, ploie mais ne se rompt pas. Les détours par les soutes de l’Histoire, de Sarajevo à Beyrouth, d’Auschwitz à Varsovie déploient un parcours criblé de balles et jonché de cadavres. Mais le mouvement continu, endurant de plans-séquences époustouflants de maîtrise, ne cesse de l’affirmer : la beauté persévère et se fraie un passage.

Mais la cendre est tenace, gangrène les flots, le ciel et noircit de sang les manteaux élimés.
Le monde n’est pas prêt, et l’épiphanie éphémère n’est que le prélude à une nouvelle rafale hébétée.

Vers le large, hors-le-monde, hors-les-hommes, vers l’Arche, le mouvement se poursuit : sous le fragile berceau de l’humanité, le clapotis sépulcral berce un mort qui vient d’adopter son deuil.

https://youtu.be/Dv8FVhjQSXE

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