Rends l'Argent, Duc-con !

Avis sur Les Finances du grand-duc

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Derrière ce titre empruntant l'une des phrases les plus lues et écrites de ces dernières semaines, se cache un petit film inconnu – comme beaucoup des films mineurs de Murnau, malheureusement –, le quatorzième long-métrage du réalisateur allemand et l'une de ses rares comédies, Les Finances du Grand Duc. Habitué aux histoires d'épouvante, à l'expressionnisme, aux clairs obscurs et aux ambiances macabres, Murnau prouve ici qu'il est tout aussi talentueux pour faire rire (on constatera avec L'Aurore ou Faust qu'il sait aussi très bien faire pleurer...), bien qu'il l'ait déjà montré avec son adaptation du Tartuffe.

Le film s'inspire du roman éponyme de l'auteur suédois Franck Heller, et raconte l'histoire d'un jeune Duc, espiègle et peu soucieux de ses dettes sur lesquelles sa fortune est pourtant bâtie. Alors qu'une conspiration s'organise en secret pour le renverser, celui-ci fait appel à un détective, Collin, qu'il charge de retrouver la princesse russe Olga afin qu'il puisse l'épouser et, grâce à la fortune de cette dernière, rééquilibrer ses finances. Restauré en 2008, Les Finances du Grand Duc propose une aventure rocambolesque aux allures feuilletonesques, puisque l'intrigue se découpe en réels chapitres ayant tous un intertitre introductif et un plan conclusif, jouant d'ailleurs souvent sur le suspense comme s'il fallait donner envie au spectateur de voir la suite (à la fin du chapitre un, une main s’approche du Duc endormi pour lui voler une lettre importante ; on apprend ensuite que cette main est celle de son ami qui le lui avoue, accompagné d’un flash-back du même plan mais élargi afin de ne plus voir uniquement la main mais aussi le visage du voleur).

En terme de personnages, on est servi ! À l'instar de La Découverte d'un Secret, beaucoup sont caricaturaux et incarnent des traits de caractères bien précis (l’homme dangereux, l’homme sinistre, le bossu, l’ambitieux, ...), et participent du grotesque de la plupart des situations. L'humour repose d'abord sur les visages et la gestuelle – évidemment quand on connaît la maîtrise de Murnau pour faire se transcender ses acteurs et son goût pour l'expressionnisme –, mais aussi sur l'absurde des situations et les intertitres qui apportent beaucoup au ton léger du film.

Autre particularité : les paysages, très méditerranéens, moins gothiques comme à l'accoutumée. Les arbres, la mer, les grands jardins, les architectures provençales et les baies vitrées gorgées de lumière viennent chasser les ombres et les tempêtes qui faisaient le sel des Nosferatu, Promenade dans la Nuit ou Faust, pour ne citer qu'eux, et laissent place à de belles journées d'été ensoleillées. Les nombreux extérieurs, les plans larges sur le duché ou sur la ville cassent avec l'immobilisme habituel de ses films et leur ambiance anxiogène. Ici, des enfants courent, le vent n'est plus source de crainte et de malheur mais fait danser les cheveux des femmes, onduler les nappes des tables de jardin, chatouille l'écorce des oliviers. Cette atmosphère toute particulière s'explique par le lieu de tournage : Murnau décida de tourner sur la côte adriatique de l'Italie, propice à ce genre d'ambiance et de météo ; il partira encore plus loin pour son dernier métrage, Tabou, où sa caméra flirtera avec le sable de Bora-Bora.

Les gags sont pour le moins originaux, intelligents et pour l'époque parfois surprenants (une invasion de chiens dans le manoir qui piétinent le majordome, et comique de répétition avec le petit chien toujours en retard qui en rajoute une couche ; un homme qui tombe par la cheminée ; un autre qui ouvre une porte dont sort un bras qui l’entraîne brusquement à l’intérieur ; des scènes absurdes avec un personnage déguisé en lion et un autre en singe qui font peur à un troisième ; ...). L'histoire présente aussi de nombreux retournements de situations alimentés de quiproquos toujours réussis (lettres échangées ; personnages qui se font passer pour d’autres ; la princesse russe qui se déguise en homme ; ...).

Les thèmes majeurs du cinéaste ne sont pas pour autant absents, mais sont ici détournés pour faire rire. Le rapport au ciel, à la religion donc, fait office d'ironie tragique : « I suppose a solution will just have to drop from the sky ! ». La relation homme-femme, d'habitude si conflictuelle et destructrice, accouche ici de séquences éminemment comiques : « First of all : a train ticket », dit Collin ; « No, first of all : a cognac », lui répond la princesse Olga, alors qu'ils sont censés être en fuite !

C'est donc un film sur l’argent que nous livre Murnau, sur la corruption, la trahison (comme souvent avec lui, mais qui n'est ici pas amoureuse mais financière). L'histoire n'a rien de révolutionnaire, la réalisation est peut-être moins pointue que dans ses autres œuvres (ce qui n'est pas dérangeant pour une comédie), c'est pourquoi j'ai peut-être moins de choses à dire à son sujet, mais les acteurs sont toujours autant concernés : deux personnages que tout sépare vont être réunis de la manière la plus improbable possible ; un petit Duc condescendant et une princesse russe en fuite, qui tomberont amoureux au-delà de ce qui au départ devait les marier : l’argent.

Et de ce mariage final, on retiendra cette phrase qui ne peut que donner le sourire – moqueuse, d'une certaine manière, de toutes ces comédies s'achevant par un happy end des plus classiques – :
« I have to drink something. I immediately feel weak when other people get married », conclut Collin avant de clôturer le film d'un sourire drôle et complice.

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