D’une fraternité à l’autre...

Avis sur Les Frères Sisters

Avatar Anne Schneider
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Jacques Audiard le proclame hautement : en recourant au genre du western, à travers cette adaptation du roman éponyme de Patrick deWitt, il a voulu un film qui soit pris dans une constante évolution, mouvement qui rendrait la suite des évènements radicalement imprévisible. Le pari est tenu, et avec brio.

Dès la scène d’ouverture, on croit reconnaître les codes du western : des tirs projettent leurs étincelles de poudre dans une nuit profonde ; situation classique : des tueurs à gages recherchent un homme ; ils font un massacre et repartent sur fond d’incendie en décomptant leurs victimes, blasés. La sacro-sainte association entre hommes se trouve ici à la fois renforcée et complexifiée par le fait que les deux compères sont frères : Eli (John C. Reilly) et Charlie (Joachin Phoenix) Sisters, les frères Sœurs, pourrait-on traduire... Premier coup d’ongle porté à l’académique représentation du mâle américain, tueur des hautes plaines... Jeu sur le genre et féminisation nominale qui ne privent toutefois pas les deux frères de la moindre molécule de testostérone, ainsi que l’attestent à la fois leur réputation et la réactivité redoutable de leur gâchette. Duo contrasté, comme l’exigent les duos de cinéma, depuis Laurel et Hardy jusqu’aux Lenny et George des adaptations du chef d’œuvre de Steinbeck, « Des Souris et des Hommes » : l’aîné, sentimental et commençant à se lasser de son métier de mort ; le cadet, aussi à l’aise dans le sang qu’un poisson dans l’eau et célébrant volontiers ses succès auprès des dames et des chopines. On apprend rapidement qu’ils sont lancés à la poursuite d’un orpailleur, Hermann Kermit Warm (Riz Ahmed), déjà traqué par un enquêteur en contact avec les deux frères, Morris (Jake Gyllenhaal).

Mais la classique situation de traque commence à s’enrayer lorsque le duo de tête, formé par Warm (« Chaud », qui déploiera justement son pouvoir d’enfiévrer les rivières...) et Morris, fusionne au point d’entremêler ses initiales en une réversibilité infinie. Le code habituel du bon et du méchant est alors totalement bouleversé et, chacun des deux duos se révélant aussi attachant l’un que l’autre, le spectateur se retrouve totalement désorienté, ne sachant plus s’il épouse la cause des traqueurs ou des traqués, s’il soutient le duo des frères ou la nouvelle fraternité qui vient de prendre vie sous ses yeux, une fraternité d’âmes et de délicatesses.

Ce rééquilibrage des forces et des enjeux, obtenu par un déséquilibre du scénario conventionnel, annonce suffisamment clairement que l’on s’engage dès lors sur des chemins de traverse. Une devise revient, en blason, laissant craindre le pire pour la fin : « In cauda venenum » (« Dans la queue, le poison »...). Mais, une fois tous les opposants éradiqués, et les différents pères générateurs de violence, dans le passé ou le présent, mis hors d’état de nuire, peut tenter de s’élaborer une nouvelle fraternité, non plus de lutte ou dans la fuite, mais une fraternité apaisée, résolument détournée de la violence, quitte à remonter aux origines de l’innocence...

Le quatuor d’acteurs déploie un talent qui force l’admiration, la musique d’Alexandre Desplat sait se fondre dans la couleur locale au point que l’on est surpris de voir surgir le nom du compositeur au générique final, les paysages d’Espagne et de Roumanie - où a été tourné le film, au lieu de l’Oregon supposé... - sont magnifiques, et la photographie de Benoît Debie, à la fois puissante et subtile, dépose, à l’arrivée, le spectateur dans un « or du soir qui tombe » absolument somptueux, promesse de tous les apaisements.

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