L'enfance de l'art

Avis sur Les Harmonies Werckmeister

Avatar Jduvi
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Il y a d'abord ce fameux plan séquence du café, "l'un des plus beaux du cinéma" pour certains. En effet, d'entrée de jeu, moi qui ne connaissais pas Béla Tarr, j'ai fait "hou là" ! Cette chope qui éteint le poêle, puis ce plan du café, cet ivrogne qui s'effondre, et enfin ce ballet chorégraphié spontanément par le héros avec ces piliers de bistrot (ah ! les mains de M. Soleil qui clignotent !), s'achevant par le plafonnier... J'ai immédiatement été sous le charme.

Le film va ensuite tenir les promesses de ce départ tonitruant, en de longs plans séquence souvent magistraux. Inventaire chronologique, pour ne pas oublier :
- Cette marche dans l'obscurité en sortant du café, la caméra reculant devant Jànos qui avance...
- Un peu plus loin, le même Jànos qui marche vers le soleil couchant dans un plan fixe très long. Il le cache un instant en se plaçant dans l'axe de la caméra, ce qui est un clin d'oeil à l'éclipse de la première scène.
- L'arrivée du tracteur qui tire le hangar de la baleine dans le village : ombres qui se déplacent lentement sur les façades... le plan s'achevant de façon abstraite sur la tôle ondulée du hangar... Sublime !
- Dans la scène suivante, la caméra qui se rapproche de l'ouvrière séparée de nous par une grille.
- Sur la place, Jànos déambulant au milieu des hommes qui attendent là, dans la brume. Ils font comme les statues de cire d'un musée Grévin.
- La descente de la porte du hangar où est la baleine, puis la visite de Jànos à la baleine, avec cet oeil fascinant.
- A l'usine, Karski qui lutine une femme, leurs petits baisers, les regards qu'elle pose sur lui, et cette façon qu'elle a de le tirer par la cravate...
- Les enfants qui ne veulent pas se coucher, le vacarme insupportable qu'ils font, annonciateur du saccage qui va suivre.
- Par contraste, le silence de la horde des adeptes sur la place.
- La longue, très longue marche silencieuse de la horde, bâtons à la main.
- Le saccage de l'hôpital, la caméra entrant dans toutes les chambres, épousant les mouvements des casseurs ou, au contraire, s'arrêtant pour leur donner du champ... avec cette idée formidable : aucun malade ne crie ! On n'entend que les meubles qui se cassent. Comment mieux exprimer la déshumanisation, constante de tous les massacres, des camps de concentration au Rwanda, en passant par Pol Pot ?
- Le vieillard nu dans sa baignoire, évoquant les camps de concentration justement, dont la seule vision stoppe net le massacre : troublant, touchant.
- Le gros plan sur le visage de Jànos, qui ne cille pas, traumatisé.
- Les ombres des adeptes circulant dans le couloir, la caméra descend pour les montrer sortant de l'hôpital.
- Le plan suivant, sur le dôme puis les murs du bâtiment, la caméra descendant lentement vers Jànos, qui lit le récit du saccage. Ces lave-linges partout au sol...
- La femme qui coupe du bois puis sort de chez elle regarder Jànos qui s'éloigne, avant d'être filmée de profil devant l'affiche de son mari. Cette séquence est en miroir de la même avec pour protagoniste son mari au début du film.
- L'hélicoptère, qui tourne, puis se pose face à Jànos, envoyant des éclairs.
- Les pieds de Jànos pendant sur le lit d'hôpital. Ce qu'il a vécu l'a rendu fou. Et ces pieds qui pendent nous le restituent pleinement tel que le film l'a exprimé : comme un enfant.

Ce que veut raconter Tarr ? Simplement l'affrontement des poètes et des prosaïques. Deux poètes nous sont montrés : Valuska et Eszter. Tous deux sont unis par leur inadaptation au monde. . D'où peut-être, on le comprend a posteriori, cette longue, très longue marche où la caméra suit les deux visages, sans un mot échangé. Dociles (Jànos rend tous les services qu'on lui demande sans protester) et doux (tant qu'il ne s'agit pas de leur art : Eszter est intransigeant sur la perte d'un Eden avec le tempérament égal). L'un finira à l'asile, l'autre dans une cabane en bois.

Bela Tàrr nous parle aussi, bien sûr, du fascisme, de tout système totalitaire fondé sur l'obéissance des masses. L'opposition baleine/prince est passionnante. Tous deux sont "fantastiques", la baleine comme plus grand mammifère jamais vu, le prince comme plus petit humain, puisqu'il est dit qu'il pèse "10 kg". La baleine exprime la force créatrice ("Dieu doit être très puissant pour s'amuser à créer un être pareil" est-il dit en substance), le prince la force destructrice ("Ce qui est n'est qu'à demi, ce qui est détruit contient le tout"). La baleine est allégorie de la bonté impuissante, le prince une figure du mal agissant (référence à Machiavel probablement avec ce titre).

Finalement, pas tant de séquences que j'aie senties comme inutiles ou ennuyeuses. La scène avec le capitaine dans la chambre peut-être (encore qu'elle soit superbement filmée, en utilisant l'encadrement de la porte), certaines marches de Jànos dans le village, la scène où il couche Eszter, et surtout celle où on le voit manger sa soupe. Il est certain que ce cinéma-là est réservé aux contemplatifs, et il faut être très disponible, très calme intérieurement, pour supporter ces interminables plan-séquences, "au-delà du raisonnable", comme le dit Sergentpepper !

Alors ? Prétentieux ou radical, le cinéma de Béla Tarr ? Chacun se positionnera. On l'aura compris, je penche vers le second qualificatif pour ma part.

Car nous sommes dans de la poésie pure, réalisée avec des moyens cinématographiques. Ce qui me frappe, c'est comme Tarr utilise toujours la bonne façon de filmer, qui sert son propos : tournant autour des personnages dans la scène des satellites du début, fixe lorsque Jànos marche vers le soleil ou lorsque le tracteur arrive dans le village, sinuant autour des émeutiers sur la place du village, reculant, face à Jànos lorsqu'il marche sur la voie de chemin de fer à la fin ou face à la foule d'émeutiers... Sensation d'une grande adéquation entre le fond et la forme.

Un film qui agit aussi après coup, qui exige une certaine macération. Signe des grandes oeuvres. A voir plusieurs fois probablement.

C'est ce que j'ai fait, avec ma fille, quelques mois après. Et là, passionné de bout en bout. Les deux heures vingt sont passées comme dans un rêve. De 8, je passe à la note maximale : vraiment un chef d'oeuvre.

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