Un début hautement maîtrisé pour James Gray

Avis sur Little Odessa

Avatar Sébastien Decocq
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James Gray est sans nul doute l’un des meilleurs réalisateurs de films indépendants américains de sa génération. Ou plus précisément de films dits noirs. Même si son dernier en date (The Immigrant) n’a pas vraiment convaincu la presse et les spectateurs (la majorité le considérant comme un bon long-métrage, mais le plaçant bien en-dessous de ce que peut livrer le cinéaste), le bonhomme a su se forger une notoriété de renommée. Et ce en seulement quelques films (The Yards, La nuit nous appartient, Two Lovers). Mais toute réputation à un commencement, et pour Gray, ce début s’intitule Little Odessa, sorti en 1994.

Joshua Shapira (Tim Roth) est un tueur à gages qui exécute de multiples contrats sans état d’âme. Jusqu’au jour où son commanditaire lui donne une cible située à Brighton Beach, quartier new-yorkais des Juifs russes également appelé Little Odessa. Dans lequel il y passa toute son enfance et où il va retrouver sa famille, dont son petit frère Reuben (Edward Furlong) mais également des démons du passé. Une histoire mafieuse comme le cinéma nous a si longtemps livré sur un plateau (et qui continue encore de le faire) ? Pas si sûr ! Notamment quand on sait que, lors du tournage de son film, James Gray n’était alors âgé que de 24 ans.

Si le papier du film nous présente ce dernier comme un énième thriller policier qui parle de parrain et autres gangsters, nous en sommes pourtant bien loin. En effet, Little Odessa se présente bien plus comme un drame familial. Que dis-je ? Une tragédie grecque ! Toutes les histoires de fusillades, d’assassinats et de règlements de compte, mettez-les de côté aussitôt le film commencé ! Car James Gray préfère se pencher sur ses personnages et les relations qui les unissent plutôt que de nous donner un film de mafieux de plus. Ici, nous nous intéressons à la vie d’un tueur à gages (donc difficilement appréciable de base). Et le scénario fait que nous nous y attachons avec aisance. Surtout quand le script nous impose des personnages qui permettent cet intérêt pour lui : un père violent qui a été jusqu’à virer de sa maison son aîné Joshua (ce dernier allant contre tous ses principes), une mère gravement malade qui vit sous la peur de ce mari, un frère devant se débrouiller par ses propres moyens et admirant Joshua pour sa liberté et son côté rebelle. Pas besoin d’en dire plus pour comprendre que le retour de ce membre de la famille va être un immense bouleversement pour tous (aussi bien l’ex-petite amie que la pègre locale), et pas forcément dans le bon sens. Et c’est là que l’appellation « tragédie grecque » prend tout son sens !

Rien qu’avec ce premier long-métrage, James Gray faisait voir ses talents de metteur en scènes, sa patte artistique qui ne l’a plus quitté depuis. À savoir instaurer une ambiance d’une noirceur prenante. Pas besoin de gore ou de glauque comme le font certains films. Ici, juste un scénario (signé par lui-même) pessimiste au possible (rien qu’avec les dernières minutes, nous sommes bien loin du traditionnel happy end hollywoodien), des jeux de lumière assez sombres sans tomber dans l’excessif, une photographie qui offre de magnifiques plans intimistes prenants, et enfin une bande originale qui sort des sentiers battus de ce genre (arborant des thèmes qui se rapprochent d’un opéra russe). Une atmosphère hautement sombre et violente qui montre à tel point que James Gray, malgré son jeune âge, a su réaliser un film travaillé comme il faut, tout en s’inspirant de sa propre vie (ou plutôt de l’histoire de sa famille juive qui a immigré aux États-Unis). Alors, quand un cinéaste parvient à un tel niveau de maîtrise (alliant mise en scène soignée et scénario personnel approfondi), nous ne pouvons qu’applaudir ce premier essai !

Après, il faut tout de même reconnaître qu’un spectateur, quand il va au cinéma ou regarde un film, c’est souvent du divertissement qu’il recherche. Par là, il faut entendre que le long-métrage doit l’amuser et non lui plomber le moral. Ainsi, le pessimisme de Little Odessa se voit autant comme un atout qu’une faiblesse. Et il est certain que cette noirceur, peu de personnes vont l’apprécier. Plutôt s’en détacher et trouver le temps un peu long lors du visionnage. Franchement, on peut les comprendre. Mais même eux ne peuvent rien sur le choix du casting, juste irréprochable. Rien qu’avoir en tête l’excellent Tim Roth (connu de la jeune génération pour avoir été le Dr. Lightman dans la série Lie to Me, mais surtout célèbre pour ses rôles dans Reservoir Dogs et Pulp Fiction) suffisait au film. Il bénéficie également du jeune Edward Furlong (trop peu présent à l’écran, n’étant célèbre que par sa prestation de John Connor dans Terminator 2), Vanessa Redgrave (récemment vue dans Le Majordome), Maxmilian Schell (Le Bal des Maudits, avec Marlon Brando) et Moira Kelly (la VO de Nala dans la trilogie du Roi Lion). Casting prestigieux pour un film indépendant de 2 millions de dollars et quelques, précisons-le !

Oui, Little Odessa en déroutera plus d’un à cause de son ambiance plutôt sombre, cela ne fait aucun doute ! Mais nous ne pouvons rester de marbre devant un tel exercice de style. James Gray montrait déjà qu’il savait faire un film, et d’en maîtriser le moindre aspect (direction d’acteurs, scénario et mise en scène). Pas étonnant que le bonhomme s’est vu « invité » par le festival de Cannes par la suite, directement pour son second long-métrage (The Yards).

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