Un des rares Cronenberg qu'il me restait à voir, mineur me diriez vous ? Et bien pas tant que cela, disons qu'il se place dans une bonne moyenne au cœur d'une filmographie ne manquant pas d'œuvres de grande qualité, et je ne cache pas que c'est un de mes réalisateurs favoris. Ce "M. Butterfly" est adapté d'une pièce de théâtre tirée elle même d'un fait réel, l'histoire d'un comptable à l'ambassade de France en Chine tombant éperdument sous le charme d'une diva qui se révélera être bien des années plus tard un homme.
Cronenberg place son récit dans la Chine passionnelle et idéalisée, René Gallimard découvre avec émois dans ce petit théâtre traditionnel cette femme qui va le faire sortir de sa petite condition d'homme soumis par la bureaucratie, il va inverser les rôles et jouer à conquérir sa promise avec tendresse et subtilité pour assoir sa domination de mâle occidental face à la fragilité asiatique dépeinte par cette enveloppe pure et pudique. La question fondamentale que je me suis posé pendant un moment c'est est ce que Cronenberg voulait que l'on sache que Butterfly est en fait un homme, qu'on nous le suggère ou qu'on nous le cache plus ou moins habilement pour créer une révélation tout à fait étonnante, le public était il au courant de cette histoire à l'époque de sa sortie ? Et puis c'est aussi dit dans le pitch donc je me suis interrogé, mais je pense finalement qu'il laisse plusieurs choix au spectateur, car même très bien maquillé les traits masculins du visage trahissent le secret (ou pas), ce qui rend l'ambiguïté de certaines scènes intéressante.
Jeremy Irons interprète brillamment cet homme ensorcelé, ses regards hors champ sont des plus saisissants, John Lone lui est bluffant de par sa présence et son sens de l'androgynie, le duo nous donne de jolis moments de grâce figés à la lueur des lanternes bleutées et ocres. Cronenberg joue des ambivalences sentimentales, sociales et anatomiques, le point de rupture étant le début de la révolution culturelle maoïste qui prive les artistes et les intellectuels de leur statut pour se voir déportés dans des camps de travail, l'image de Butterfly disparaît aux yeux de Gallimard, l'amour tente de perdurer, les années passent, l'environnement évolue, les mœurs elles restent. Une fois la révélation de Butterfly exposée aux yeux d'un tribunal juridique, le poids de l'humiliation retombe d'un coup sur le dominant, les deux êtres ne se voient plus, ne se comprennent plus, la séquence du fourgon de police est d'ailleurs très parlante et d'une sensibilité à fleur de peau. Gallimard ne recherche que l'image de son souvenir, il abandonne la loi de la chair pour celle de l'esprit et de la mémoire, il ne trouvera que l'introspection dans le travestissement pour répondre à ses désirs enfouis, jusqu'à sa fin tragique.
"M. Butterfly" est donc un bon Cronenberg, il nous offre un film authentique et beau tout en gardant plus ou moins implicitement les thématiques qui lui sont chères, un bon moment de cinéma alliant romance, délicatesse et une profonde réflexion sur la raison de notre statut ambigüe d'entité sexuée face à nos propres sentiments. La seule semi-déception étant que tout est un peu trop attendu, mais ça ne gâche pas foncièrement le plaisir.
P.S. : Le générique d'intro est excellent.