Huis-Clos.

Avis sur Marion, 13 ans pour toujours

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Étant Assistante d'Éducation au sein de l'Éducation nationale, l'affaire ne pouvait que me toucher de près, et regarder ce film relevait d'une curiosité naturelle et nécessaire de ma part.
J'ignorais à quoi m'attendre avant son visionnage. L'esprit neutre, je ne m'intéressais pas à la forme, mais bien au contenu.
La réponse est sans appel. Oui, ce film réussit à faire passer son message le plus important : le harcèlement tue, aujourd'hui bien plus qu'hier. Si le seul chiffre d'un enfant sur dix victime de harcèlement scolaire suffit à flanquer la chair de poule, il nous rappelle que notre triomphal 21e siècle abruti de réseaux sociaux envahis de prépubères et adolescents inconscients accentue encore le risque d'intimidation. Là où la menace s'arrêtait autrefois aux portes du collège, elle s'infiltre jusque dans les maisons, dans les chambres, dans l'intimité d'une famille. Elle salit le quotidien, colle à la peau, bien au chaud dans la poche, au creux du smartphone. Rien que pour la production d'un téléfilm abordant ce sujet par le prisme d'une histoire réelle, j'ai décidé d'attribuer un 6.

Toutefois.
Plusieurs nuances de taille sont à apporter. Des nuances d'autant plus importantes que le monde de l'Éducation nationale, institution d'État, est un huis-clos aux rouages bien huilés et entretenus, dont on ne peut prendre réellement connaissance que si l'on y travaille comme salarié à part entière. Parent d'élève représentants au CA ou dans les associations, parent d'élève tout court, seuls les professeurs, les personnels de direction, les agents territoriaux et les assistants d'éducation savent. Ils savent que ce monde dont ils sont les premiers composants se défend de toute attaque extérieure, désireux de se protéger d'une société de plus en plus procédurière. C'est pourquoi mes reproches vont d'abord à une simplification extrême de la vision de l'école, qui ne témoigne que trop bien du cruel manque de renseignements de son réalisateur. Dans un collège de campagne à la population aisée, aucune classe ne pourrait se permettre d'agir comme celle du téléfilm sans qu'une réaction majeure n'eût été exécutée. Aucun élève ne peut frapper ni traiter un prof de "connasse" dans un établissement de cet acabit et s'en sortir indemne. Aucun principal ne réagit de façon aussi légère, ni ne fait preuve d'un tel manque d'humanité, de finesse. Le harcèlement scolaire souffre parfois d'un traitement brutal à l'écran, faisant passer ces élèves tour à tour comme ingénieux et vicieux, puis stupides et absolument pas discrets.
Où sont les assistants d'éducation ? Où sont les CPE ? Jamais, en 1h37 de film, on n'en distingue la silhouette. Ni dans les couloirs, ni dans la cour de récréation. On mentionne la "vie scolaire" uniquement pour indiquer à un élève qu'il y déposera un devoir supplémentaire donné par un professeur. Réellement ?

Autant de paramètres qui rendent le combat de cette mère aussi laborieux qu'incomplet. De plus nombreuses langues devraient s'être déliées dès le départ. Car les surveillants de la Vie Scolaire savent très bien que sont consignées dans des cahiers tenus secrets toutes les informations à connaître sur les drames de leurs élèves. Le harcèlement ne demeure jamais secret très longtemps. Pas à notre époque. Avec les réseaux sociaux, avec une distanciation moindre entre élèves et personnels, les rapports s'assouplissent. Les surveillants comme moi savent, surveillent, car tel est notre métier. Je ne saurai jamais à quel point le téléfilm s'est éloigné de la réalité. Je ne connaîtrai jamais le fonctionnement de la Vie scolaire de l'établissement incriminé. Mais je ne peux pas croire que parmi la bonne dizaine de membres qui composent parfois une équipe de Vie Scolaire (CPE et surveillants inclus), tous aient ignoré ce qu'il se produisait ou n'aient pas réagi face au malaise.
La preuve est faite. Téléfilm engagé ou non, aucun ne sera à la hauteur, tant qu'il ne collera pas de près à la réalité et au quotidien des élèves, des professeurs et autres personnels d'éducation. Les débats n'avanceront pas. Et c'est peut-être mieux ainsi. Les parents continueront de se plaindre du traitement infligé à leurs enfants, mais continueront de leur offrir IPhone 7 et autres tablettes à Noël. Ils ne les empêcheront pas de s'inscrire sur Facebook, et, en cas de désobéissance, n'en auront aucunement connaissance. Ils ne prendront pas le parti de l'État face à leur précieuse progéniture et ne leur apprendront jamais à ne pas harceler, à ne pas insulter, à ne pas tomber dans le groupe de ceux qui tuent par les mots et les coups.

1h37 de téléfilm.
Une gamine tuée, et d'autres tous les jours.
Une réalité déformée.
Une perte de temps.

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