Fortuna

Avis sur Match Point

Avatar Antoine CRSP
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Attention, si vous n’avez pas vu le film, ne lisez pas.

Match Point est bouleversant. C’est un film qui nous invite à se questionner sur le rôle qu’occupe la chance dans notre vie. Dans son apostrophe aux spectateurs — dont Woody Allen a l’art ! —, le réalisateur affirme que la chance est plus importante que le talent, en symbolisant le propos par la métaphore d’un let au tennis : le moment précis où la balle frappe le bord du filet, et qu’il est impossible de savoir de quel côté elle va retomber, déterminerait notre vie — d’un côté la fortune, de l’autre l’infortune !
En montrant qu’à tout moment la chance peut disparaître, Woody Allen joue avec les nerfs du spectateur, car plusieurs fois, on pense — et on souhaite — que la liaison adultère ou le meurtre soient révélés au grand jour : les coups de téléphone, un ami qui affirme l’avoir vu à un endroit où il n’aurait pas dû être, le sac et la cartouche qui tombe, le policier qui comprend tout… Mais ce qui nous rend littéralement fou est peut-être cette bague lancée frappant le rebord, rappelant la métaphore initiale. On pense que c’est ce qui va le condamner, alors qu’au contraire, c’est ce qui le sauvera…
Match point est pratiquement comparable à une tragédie. Le film peut être scindé en trois actes : l’ascension de Chris, la liaison adultère avec Nola et le double meurtre. À sa manière, Allen condamne l’hubris, la démesure des passions, qui éprend son personnage. S’étant enfermé dans une cage dorée, prisonnier de sa propre cupidité, Chris n’aura de cesse que d’assouvir sa passion dévorante pour Nola qui n’est autre qu’un échappatoire à cette vie qu’il refuse de quitter, par orgueil et cupidité (comme il se dévoile lors de la conversation avec son ami tennisman), mais qui l’ennuie intensément. Cherchant à concilier le plus longtemps possible ses deux relations, il arrive un moment où la situation lui échappe. C’est dans un tumulte terrible (crise de Nola qui menace de révéler sa grossesse, difficultés professionnelles, vie de couple placide) que Chris va prendre la décision d’assassiner Nola. Le double meurtre auquel on assiste est une mise en scène extrêmement maîtrisée, offrant une scène d’agôn on ne peut plus effrayante ! Magistraux sont les gros plans sur les expressions de Chris, où l’on voit naître dans son âme les démons qui le hanteront toute sa vie durant : la culpabilité et le regret. L’ensemble est ironisé par la bande-son, un opéra de Verdi offrant une lamentation douloureuse. Pas de doute, L’hubris ne peut offrir qu’un triste finale !
Si dans les tragédies antiques ou classiques, le destin est lié à une espèce de justice divine, Allen juxtapose le destin au hasard, ce qui évidemment montre qu’on ne peut qualifier ce film de tragique (au sens propre du terme), car toute tragédie a un destin scellé, alors qu’ici on ne peut pas anticiper la fin.
Ce long parallèle sur la tragédie peut sembler audacieux, mais je ne me le serais pas permis sans la citation de Sophocle que rétorque Chris à Nola lors de son hallucination, qui est, par ailleurs, d’un cynisme glacial...
Le film traite du sujet compliqué de la morale, sans rendre l’ensemble péniblement moralisateur ; d’ailleurs, la fin est immorale, c’est la chance qui a gagné…
Techniquement, la réalisation générale est plutôt académique, même hollywoodienne ; La narration est rythmée sur un scénario original, et l’ensemble est bien léché. La bande-son est une réussite qui regroupe différents arias et opéras (rare chez Woody Allen), toujours placés judicieusement dans la narration. Le jeu des acteurs est irréprochable.
Le petit bémol, qui n’engage que moi, est peut-être la frustration de ne pas connaître l’évolution psychologique du personnage après avoir commis une telle atrocité. Woody Allen a sûrement justifié dans l’image de la scène finale (arrivée de l’enfant de Chris dans une famille unie) que l’assassinat ne serait jamais révélé ; mais isolé, le regard perdu dans le panorama urbain à quoi pense Chris ? Pourra-t-il réellement supporter de vivre avec ? Cette question était intéressante. Woody ne s’y attarde pas, car ce n’était pas l’axe principal de son film, mais comme il est tout bonnement génial, il nous offre un indice au début du film en faisant un gros plan sur le célèbre Crimes et Châtiments de Dostoïevski. Pour ma part, je connais ma prochaine lecture…

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