Un monument du cinéma sud-coréen

Avis sur Memories of Murder

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« Memories of Murder » est une référence absolue d’abord par la vision du cinéma qu’il défend : Bong Joon-Ho orchestre un mille-feuille émotionnel qui trouve un équilibre incroyablement maîtrisé entre le drame, le thriller horrifique, la comédie, le burlesque, la chronique rurale et le portrait social. Tout cela au service d’une histoire simple au premier abord mais qui ne cesse de se complexifier avec ses ruptures de ton, l’évolution des personnages et la vision d’un pays plongé dans les ténèbres. Ce dernier est impuissant à cause de son archaïsme et du manque de moyen d’une police quasi-amatrice qui ne connaît que l’obtention des aveux par la torture. Conscient de la lourdeur scénaristique qui peut handicaper le récit, le réalisateur travaille une mise en scène sachant alterner légèreté et subtilité dans le passage à la gravité. Les cadrages sont superbes, déployant un souffle romanesque sans entacher le caractère intime de certains passages.

Visuellement, le film est à couper le souffle. Mettant en valeur un environnement presque désenchanté, Bong Joon-Ho déploie une campagne où la beauté de la nature cache les horreurs les plus sordides, la détresse des morts et la barbarie qui s’étouffe avec la pluie ou le bruit du vent caressant les champs de blés. Cette poésie macabre toujours installée dans un cadre réaliste sert une réflexion nihiliste sur la capacité du mal à ne jamais être saisi. Il est inné en l’Homme et fait partie intégrante de son existence. Une force obscure, puissante et indomptable qui ne fait qu’alimenter la détresse des protagonistes. Entre contemplation et mouvements plus alertes, la caméra de Bong Joon-Ho a une sensibilité terriblement humaine qui illustre des séquences d’anthologies, notamment cette incroyable scène où l’on voit le violeur/tueur agir.

L’humanité décrite est tout simplement bouleversante dans « Memories of Murder » même si étonnamment Bong Joon-Ho ne pousse pas tellement le portrait psychologiques des policiers. La suggestion est de rigueur quand ce n’est pas pour justifier la posture de témoin trop bousculé par la folie du tueur/violeur pour agir avec sang-froid. Cependant, la narration orchestre un duo, voire une triangulaire qui ne cesse d’interagir et de surprendre. Park Doo-man et Seo Tae-yoon se présentent avec les stéréotypes qui caractérisent le buddy-movie : la brute et l’intellectuel. Pourtant, la cruauté des enjeux et les retournements diaboliques amènent constamment les deux policiers à reconsidérer leur position, si bien que la tendance tend à s’inverser à la fin. Cela creuse ainsi le fossé entre la ville et la campagne, entre la théorie et le retour à la réalité.

Même Jo Young-goo, le coéquipier violent de Park Doo-man trouve sa place et dégage autre chose qu’un simple faire-valoir. Pareil pour l’officier Kwon Kwo-ok, rare protagoniste féminin en dehors des victimes mais qui n’a rien de la potiche attendant les ordres. Tout le monde est dans le même bateau et peut sentir le souffle de la mort dans un pays qui connaît la fin progressive de la dictature. Le changement de régime n’empêche pas l’agitation, la peur et surtout la trace des blessures qui ne finiront pas de hanter des êtres déchirés. La traque de ce monstre est le catalyseur des consciences, du trouble moral qui touche les personnages. Une portée philosophique qui trouve son apogée dans la fin du film, une des plus grandes de toute l’Histoire du cinéma. Toujours entre l’apaisement et le tourment, le plan final, bouleversant et obsédant, résume à lui tout seul le traumatisme d’une vie.

Les mots semblent inutiles à côté de la vision unique que vous proposera « Memories of Murder ». Bong Joon-Ho nous offrira d’autres coups d’éclats comme « The Host », « Mother » ou « Le Transperceneige » mais aucun n’atteindra l’état de grâce que constitue le second film (SEULEMENT !) du réalisateur. A l’heure où le cinéma sud-coréen paraît plus discret depuis quelques années, regarder les chocs que constituent « Memories of Murder », « Old Boy » ou « The Chaser » permettent de contempler des leçons de cinéma comme on n’en voit rarement à notre époque. « Memories of Murder » est un torrent de larmes, de sang et de boue qui éclabousse la rétine et l’esprit. Quand un grand cinéaste réussit à repousser avec brio les frontières de cinéma, nos attentes ne seront plus jamais les mêmes.

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