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Midnight Special par Multipla_Zürn

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Il y a eu un temps où Hollywood donnait naissance à ce qu'on a pu désigner sous le nom de "grands films malades". Ce n'est plus le cas (il y a peut-être encore les Wachowski qui déconnent en roue libre mais c'est tout). Aujourd'hui les grands films hollywoodiens sont castrés. Midnight Special est un de ceux-là.
Irréprochable jusqu'à l'étouffement, le film de Jeff Nichols me laisse une impression très désagréable de vanité et de resserrement. La question du film est celle du voyant et de ceux qui voient à travers lui. Tout cela est résolu, cinématographiquement, par quelques effets de lumière minimaux, qui contrastent de façon un peu abrupte avec la grandiloquence souveraine de la mise en scène (notamment la gestion du suspense, excellente). J'aurais été prêt à accepter ce minimalisme si le film lui-même s'y était tenu. Mais Jeff Nichols ne peut pas s'empêcher de nous montrer ce que le voyant voit, et dès lors son film devient un slide-show de cabinet d'archi vaguement à la pointe (post-Gehry, en gros) soutenu par une musique pompière, générant en moi autant d'émotion que si on m'avait présenté les meubles Ikéa des quinze prochaines années.
C'est-à-dire qu'il y a une pauvreté de l'imaginaire visuel qui est presque de l'ordre de la sécheresse, voire de l'avarice. Le scénario d'ailleurs ne cesse de boucher les possibilités d'élargissement, d'altération du récit. Cet enfant, que tout le monde croit, n'admet parmi ses fidèles que ses deux parents et un vague étranger qui peut lui être utile. Les autres sont constamment répudiés, renvoyés à leur place d'origine. Leurs mouvements (et je pense notamment au personnage de la NSA), qui tiennent de la révélation, de l'épiphanie chrétienne (car s'il est question de voyance il est évidemment question de croyance), sont arrêtés net par la petite et misérable autarcie familiale retrouvée. J'en viens donc à penser qu'on peut difficilement faire plus normatif que ce Midnight qui n'a rien de Special. Midnight Banal. Banal et tenant très fort à le rester. A quoi ça sert de faire du cinéma si c'est pour faire ça ?
J'ajouterai aussi que la question de la croyance, qui pourrait émouvoir, bien sûr, est ici tellement teintée de cynisme politique (NSA, reste à ta place ; étranger, tire-toi ; famille, oui oui oui) que je ne suis pas certain que Jeff Nichols lui-même y croie. Comment a-t-il pu ne pas se rendre compte que son vague délire architectural final ne valait rien, n'était pas à la hauteur de la question que son film dessine ? Aussi je ne peux pas percevoir ce cinéaste autrement que comme hypocrite : il joue avec la crédulité du spectateur, sans mettre en jeu la sienne.

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